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Franse vertaling van Van den vos Reynaerde door Paul van Keymeulen

GUILLAUME qui fit le MADOC
LE DIT DU GOUPIL
 

  1. Guillaume qui Madoc écrivit
  2. et pour ce veilla mainte nuit
  3. fut tellement désapointé
  4. que ne fut oncques composé
  5. le Roman de Renart en flamand
  6. (qu’Arnould commença pourtant)
  7. qu’il fit de Renart chercher la vie
  8. et d’après livres français se mit
  9. à la rimer en langue thioise.
  10. Que dieu nous aide de sa grâce.
  11. Mais comme l’envie m’en est venue
  12. je veux prier en ce début
  13. les gens de condition minime
  14. s’ils viennent écouter mes rimes
  15. et les paroles que je dis
  16. - bien qu’ils n’en auront profit –
  17. de n’y toucher d’aucune façon :
  18. ils ressemblent trop aux fanfarons
  19. qui sèment fausses significations
  20. tant ils jugent légèrement
  21. et s’imaginent tout bonnement
  22. que je ne sais comment se nomment
  23. les habitants de Babylone.
  24. Que ces gens se tiennent donc cois!
  25. Ne le dis par amour de moi,
  26. car j’aurais ce roman laissé
  27. ai une dame ne m’avait prié,
  28. une dame de haute qualité.
  29. Elle me confia cette matière
  30. pour l’étudier et en faire
  31. les aventures de Renart.
  32. Bien que je blâme les grognards,
  33. les vilains et les illettrés,
  34. je voudrais que fussent touchés
  35. ceux qui savent la courtoisie
  36. et qui ayant ses lois suivies
  37. vivent en toute honnêteté
  38. qu’ils m’entendent justement.
  39. Il faut commcencer à présent. 
  40. C’était un jour vers l’Ascension.
  41. Bois et bocages en floraison
  42. de verdure étaient couverts.
  43. Le bon roi Noble avait fait
  44. crier sa cour en tous les lieux
  45. pensant qu’ainsi il serait mieux
  46. respecté avec l’aide du Ciel.
  47. Vinrent à la cour Noble-le-Bel
  48. les animaux grands et petits,
  49. tous sauf maître Renart, le goupil.
  50. Il avait fait tant de forfaits
  51. qu’il n’osait aller au palais,
  52. car qui est coupable craint.
  53. Voici ce qu’à Renart advint.
  54. Il évita donc la cour du roi
  55. où il jouissait de peu de foi.
  56. Quand la cour fut assemblée,
  57. il n’y avait baron sauf Grimbert
  58. qui ne se plaignît de Renart,
  59. le larron, le roué roublard.
  60. Une grande plainte s’éleva.
  61. Avec les siens, Ysengrin se leva
  62. et devant le roi se posta.
  63. Puis, sans tarder, il commença
  64. et dit: - Beau et gentil sire,
  65. en qui haute noblesse se mire,
  66. veuillez par droit et volonté
  67. que les crimes soient vengés
  68. qu’aux miens Renart a faits.
  69. Grande honte il m’a fait
  70. et plus grand encore deshonneur.
  71. Noble Seigneur, vengez sur l’heure
  72. qu’à ma femme il fit violation
  73. et qu’après – ô malédiction –
  74. il compissa mes louveteaux
  75. que deux d’entre eux, les plus beaux,
  76. en eurent les yeux aveuglés.
  77. Depuis il m’a encore trompé.
  78. A tel point on était arrivé
  79. que le procès fut préparé
  80. où Renart serait convoqué
  81. pour baiser les saintes reliques
  82. et se défendre en public.
  83. Mais le coquin changea d’avis
  84. et s’enferma à Maupertuis.
  85. Sire, barons et grands seigneurs
  86. connaissent tous met malheurs.
  87. Renart, le plus vil des animaux,
  88. m’a fait souffrir tant de maux,
  89. que le drap, devenu parchemin,
  90. que l’on tisse à Gand et teint,
  91. ne suffirait à ses méfaits.
  92. C’est pourquoi je me tairais
  93. si le deshonneur de ma femme
  94. - devant Dieu je le proclame –
  95. par vous, sire, était vengé
  96. et Renart enfin condamné.
  97. Quand Ysengrin eut parlé
  98. un petit chien s’est levé
  99. qui a nom maître Courtois
  100. et il dit en français au roi
  101. qu’il était si pauvre autrefois
  102. qu’un hiver par un temps très froid
  103. il n’avait dans sa maison
  104. pour subsister qu’un saucisson
  105. qu’hélas Renart lui déroba.
  106. Tybert le matou se fâcha
  107. et il commença à parler
  108. au milieu de l’assemblée.
  109. Après s’être éclairci la voix
  110. il s’adressa ainsi au roi:
  111. - Sire, parce que le goupil
  112. est devenu votre ennemi,
  113. tout le monde ici présent
  114. se plaint de lui ouvertement.
  115. Ce que vient de dire, ô roi!
  116. sur Renart maître Courtois
  117. est depuis si longtemps passé
  118. que je l’avais oublié.
  119. Sire, le saucisson était mien
  120. et pourtant point ne me plains.
  121. Une nuit, à la chasse étant allé,
  122. dans un moulin m’étais glissé
  123. sans faire le moindre bruit.
  124. Au vieux meunier tout endormi
  125. j’ai donc une andouille volée
  126. et à la maison emportée.
  127. Si quelqu’un y avait droit,
  128. ce serait moi et pas Courtois.
  129. Le droit que ce dernier réclame,
  130. n’a pas cours, je le proclame.
  131. Pancer, le castor, parla: - Tybert,
  132. refusez-vous que soit ouvert
  133. le procès ? Renart, est vraiment
  134. assassin, larron et mécréant.
  135. Aussi n’aime-t-il personne
  136. même pas le roi sous sa couronne,
  137. car s’il pouvait en tirer profit
  138. il voudrait qu’il perde la vie.
  139. Que dire de son nouveau méfait
  140. qu’en plein jour il a forfait.
  141. Ce fut un effrayant délit
  142. et qui a Couart que voici
  143. fut si dur et presque fatal.
  144. Sachez qu’en pleine paix royale,
  145. sous la protection du roi,
  146. il crut en toute bonne foi
  147. qu’il lui enseignerait Ave
  148. et Credo pour en faire un abbé.
  149. Renart le plaça incontinent
  150. entre ses jambes de devant
  151. et tout de concert commençant
  152. lurent et chantèrent gaiement
  153. le Credo à très haute voix.
  154. Le hasard, seigneur, voulut que moi
  155. je passais dans les environs
  156. et que j’entendis leur chanson.
  157. Je fis un détour et m’avançais
  158. aussi vite que je pouvais.
  159. Je trouvais Renart, le felon
  160. qui avait abandonné sa leçon
  161. pour retomber en félonie.
  162. Par le cou Couart l’avait pris
  163. et lui aurait rompu la tête
  164. si je ne fus venu en aide
  165. à ce moment et d’aventure.
  166. Voyez, ô seigneur, les blessures
  167. et les lésions que Couart,
  168. ô roi, reçut du baron Renart.
  169. Si vous le laissez invengé
  170. la paix divine sera brisée.
  171. Si vous ne suivez vos barons
  172. en déshonneur vos enfants seront.
  173. - Pancer, vous dites vérité
  174. dit Ysengrin s’étant levé.
  175. Il nous conviendrait grandement
  176. que Renart ne fut plus vivant,
  177. ainsi nous aurions la vie sauvée.
  178. Mais si le goupil est pardonné,
  179. avant la fin du mois d’octobre,
  180. il nous aura couvert d’opprobre.
  181. Alors parla Grimbert, le blaireau,
  182. car il était fort en colère.
  183. - Ysengrin, notre doux compère,
  184. nous rappelle le dicton ancien:
  185. on ne dit jamais d’ennemi du bien.
  186. Je voudrais que comme un vaurien
  187. fût rompu et pendu haut et court,
  188. ici même devant la cour,
  189. celui qui mérite malédiction.
  190. Baron, voulez-vous conciliation?
  191. - Grimbert, je ne la refuse pas.
  192. - Mon oncle pas ne s’opposera
  193. à ce que le pire maltraiteur
  194. soit de l’autre parti débiteur.
  195. Si oncle Renart à son tour
  196. ne vint se plaindre à la cour,
  197. c’est qu’auprès de notre seigneur roi
  198. il ne jouit plus de sa foi.
  199. Comme vous, messire Ysengrin,
  200. Noble de lui ne pense du bien
  201. et vous resterez donc impuni
  202. pour l’avoir si souvent pris
  203. par la peau de vos dents acérées
  204. sans qu’il puisse se venger.
  205. Ysengrin dit: - Votre oncle sûrement
  206. vous apprit à mentir honteusement.
  207. - Je n’ai aucunement menti.
  208. C’est vous qui par ruse et félonie
  209. dans son jeune âge l’avez trompé
  210. et par maintes fois exploité.
  211. Rappelez-vous, mon doux ami,
  212. la fameuse aventure des plies.
  213. Du tombereau, il vous les jeta
  214. à vous qui suiviez à vingt pas
  215. et les mangiez en abondance.
  216. Vous vous étant rempli la panse,
  217. pour toute reconnaissance
  218. du butin de la charrette
  219. lui avez laissé les arêtes,
  220. mets qu’il n’a jamais aimé.
  221. Et ne l’avez-vous point trompé
  222. avec un gros jambonneau
  223. où vous aviez mis le museau?
  224. Quand votre compagnon Renart
  225. de vous enfin exigea sa part,
  226. en vous moquant lui répondiez:
  227. Ta part sera servie volontiers.
  228. Renart, mon gentil jouvenceau,
  229. l’osier où pendait le jambonneau
  230. léchez-le, il est tellement gras
  231. qu’il vous fera un bon repas.
  232. Renart en fit si peu de profit
  233. qu’un homme dans son sac l’eut mis.
  234. Cette misère lui fit Ysengrine
  235. et cent fois plus qu’ici je rime.
  236. Beaux seigneurs, est-ce suffisant?
  237. Il est don fort indécent
  238. qu’il vienne se plaindre de sa femme
  239. qui pour Renart brûlait de flamme
  240. toute sa vie et lui pour Hersent.
  241. Bien qu’il surent garder latent
  242. leur amour, j’ose ici avouer
  243. que Renart plus de sept années
  244. lui est demeuré fidèle.
  245. Si donc Hersent, femme si belle,
  246. par amour et manque de pudeur
  247. fit de Renart son doux seigneur,
  248. la belle affaire! Elle s’en remit.
  249. C’est tout ce que peut en être dit.
  250. Or Couart pour une lanterne
  251. prend une vessie et nous berne.
  252. Quel mal y a-t-il à ce que le maître
  253. son élève un peu maltraite
  254. pour avoir mal lu le Credo?
  255. Par saint Bernard ce serait du beau!
  256. Courtois, qui n’a guère de couilles,
  257. vient se plaindre pour une andouille.
  258. Sa plainte serait mieux celée,
  259. car oyez: l’andouille fut volée!
  260. Male quesite male perdite,
  261. jamais bien mal acquis profite.
  262. Qui donc reprochera à Renart
  263. que d’une proie volée il prit sa part?
  264. Personne qui se connaît en lois!
  265. Renart est homme digne de foi.
  266. Depuis que notre bon roi a fait
  267. proclamer et crier sa paix,
  268. je sais, seigneurs, que sa conduite
  269. a été celle d’un ermite.
  270. Il a porté un froc de bure
  271. aussi lontemps que l’année dure.
  272. Il a mangé, on me l’a conté,
  273. chair sauvage ni domestiquée.
  274. Il a abandonné Maupertuis
  275. et à sa place il a construit
  276. une hutte en pleine nature.
  277. Il n’y mange d’autre nourriture
  278. que celle que par charité
  279. parfois on lui porte à manger.
  280. Faible il est de privations:
  281. faim, soif, mortification
  282. qu’il endure pour ses péchés.
  283. Quand seigneur Grimbert eut parlé,
  284. du côteau descendit Chantecler
  285. qui portait sur une civière
  286. le corps d’une poule décédée
  287. qui s’appelait dame Coupée
  288. et que Renart avait si malmenée
  289. qu’elle eut cou et croupe déchirés.
  290. Pour en informer le roi,
  291. Chantecler rempli d’émoi,
  292. précédait le convoi funèbre
  293. et criait en battant des ailes.
  294. De chaque côté de la civière
  295. marchait un coq très célèbre.
  296. L’un Chantart s’appelait
  297. que dame Alente tenait
  298. pour aussi noble que le roi.
  299. Et l’autre s’appelait, je crois,
  300. Crayant, le plus bel animal
  301. de Pologne au Portugal.
  302. Et chacun de ces animaux
  303. portait allumé un flambeau
  304. qui était droit comme un pieu.
  305. Les frères Coupée qui étaient deux
  306. se lamentaient ‘maleur, malheur’.
  307. A cause de la mort de leur soeur,
  308. ils criaient leur deuil et misère.
  309. Pinte et Blanche portaient la civière
  310. et pleuraient le coeur éperdu
  311. car leur soeur avaient perdue.
  312. De loin on entendait leurs plaintes,
  313. leurs lamentations et complaintes.
  314. Ils arrivèrent à la cour
  315. et Chantecler parla sans détour
  316. disant: - Noble seigneur, sire roi,
  317. par Dieu et la chrétienne loi,
  318. ayez pitié de mes malheurs
  319. que Renart, l’ignoble vavasseur,
  320. m’a faits ainsi qu’à ma tribu
  321. qui devant vous est venue.
  322. Nous sommes rongés de chagrin
  323. et d’effroi plus que de faim.
  324. C’était au début du mois d’avril,
  325. l’hiver fini et son grésil
  326. quand partout déjà les fleurs
  327. couvrent les champs des laboureurs.
  328. J’étais fier et plein d’assurance
  329. pour ma nombreuse descendance.
  330. J’avais huit beaux coquelets
  331. et des poulets au nombre de sept
  332. que d’une ponte de couvée suivie
  333. ma femme avait au monde mis.
  334. Ils ne demandaient qu’à prospérer
  335. et étaient déjà fort engraissés
  336. dans une cour cernée d’un mur
  337. où ils étaient saufs et sûrs.
  338. Là une grande grange était
  339. que de terribles chiens gardaient
  340. qui chaque intrus attaquaient.
  341. Mes enfants à l’abri vivaient.
  342. Renart en avait mal au coeur
  343. de les savoir à l’intérieur
  344. et de ne pouvoir en attraper.
  345. Que de fois je vis rôder,
  346. maître Renart, autour du mur
  347. espérant y trouver fissure.
  348. Seuls les chiens l’en empêchaient
  349. qui de répit point lui laissaient.
  350. Un jour, au bord du fossé,
  351. il fut pourchassé et attrapé
  352. et pour ses crimes malmené,
  353. mais par ruse il put s’enfuir.
  354. Que Dieu veuille le maudire.
  355. Longtemps nous en fûmes quittes,
  356. lorsque nous visita en ermite
  357. Renart, larron et triste sire.
  358. Il nous demanda de lire
  359. une lettre oû pendait, ô Roi,
  360. votre sceau à ce que je crois.
  361. Quand la lettre j’avais lue,
  362. il me semblait qu’il y fut
  363. par votre arrêté royal
  364. ordonné à tout animal
  365. et même à la gent ailée
  366. que votre paix soit respectée.
  367. Me raconta aussi Renart,
  368. et me confia le pendard,
  369. qu’ermite il s’était fait
  370. pour expier tous ses méfaits
  371. et de faire expiation
  372. pour recevoir le grand pardon.
  373. Bourdon et manteau me montra
  374. que d’Elmare il rapporta.
  375. Il portait une robe de bure
  376. qui est bien froide et bien dure.
  377. Puis il me dit: - Mon bon seigneur,
  378. vous vivrez désormais sans peur
  379. car j’ai sous l’étole abjuré
  380. toute chair, fraîche ou fricassée.
  381. J’ai entre-temps su par l’âge
  382. qu’il est avisé et sage
  383. de s’occuper de son âme
  384. pour éviter d’enfer les flammes.
  385. Je veux me reconmmander à Dieu
  386. et lui obéir en tous lieux.
  387. J’ai à prier matin et midi,
  388. vèpres et psaumes de la nuit.
  389. Puis à haute voix le Credo lut
  390. et le long d’une haie disparut.
  391. Si heureux et hardi j’étais
  392. que d’être prudent en oubliais
  393. et laissais sans surveillance
  394. ma famille et descendance
  395. en m’aventurant hors des murs.
  396. Lors m’advint male aventure
  397. car Renart, le hideux larron,
  398. s’était glissé sous un buisson
  399. et de là cette méchante bête
  400. nous avait coupé la retraite.
  401. En un rien il avait attrapé
  402. un de mes enfants et malmené.
  403. Il eut tôt fait de l’engloutir.
  404. Je vis alors mon malheur venir
  405. car dès qu’il en avait goûté
  406. et ses babines pourlèchées,
  407. l’avide et feroce Renart,
  408. il ne fut plus chien de garde
  409. qui put de lui nous protéger.
  410. Renart parvint à nous piéger
  411. aussi bien le jour que la nuit.
  412. Tant de mes enfants il a pris
  413. que leur nombre est moins élevé
  414. qu’avant il avait été,
  415. que de quinze beaux enfants
  416. il m’en restait cinq fois moins.
  417. Tant il en a tué et englouti,
  418. Renart, le monstrueux goupil.
  419. Pas moins qu’hier les chiens
  420. n’avaient pu sauver de ses mains
  421. dame Coupée qui gît sur la bière.
  422. Seigneur, écoutez notre prière.
  423. Délivrez-nous de ce fléau!
  424. Le roi parla: - Seigneur Blaireau,
  425. votre oncle que personne n’aime
  426. fit si bien les jours de carême
  427. qu’avant un an il lui en cuira!
  428. Or écoutez, Chantecler, écoutez-moi:
  429. Que pourrais-je dire de plus.
  430. Votre fille ici est étendue.
  431. Nous ne pouvons la garder ici.
  432. Dieu accepte son âme au paradis.
  433. L’office des morts nous chanterons
  434. et après nous enterrerons
  435. son corps avec foi et honneur,
  436. puis avec barons et seigneurs
  437. nous prendrons en considération
  438. quand et comment nous vengerons
  439. les crimes commis par Renart,
  440. ses méfaits et assasinats.
  441. Quand ces paroles eut prononcées
  442. le roi ordonna à l’assemblée
  443. ensemble de chanter vigiles,
  444. ce qui fut fait bien et vite.
  445. Après on pouvait entamer
  446. et le service commencer
  447. et à chanter clair et haut
  448. le placebo domino
  449. et tous les versets suivants.
  450. Je les citerais correctement
  451. si nous en avions le temps,
  452. et qui les vers des morts chantait
  453. et qui la messe célébrait.
  454. Les vigiles terminées
  455. à sa tombe on conduisit Coupée.
  456. Elle fut creusée avec habilité
  457. dans l’herbe verte sous en arbre.
  458. La pierre fut de beau marbre,
  459. bien égalisée et polie.
  460. Sur la pierre était écrit
  461. celle qui dans un blanc linceul
  462. repose sous le tilleul.
  463. Les lettres sur la tombe disaient:
  464. Ci-gît inhumée avec regret
  465. Coupée qui savait si bien
  466. gratter la terre avec les siens
  467. et que Renart cruellement tua
  468. et sa famille décima.
  469. Le roi s’adressa à ses barons
  470. afin qu’ils se mettent d’accord
  471. comment Renart serait mis à mort.
  472. Tous les barons, sans exception,
  473. firent recommandation
  474. d’envoyer à Renart mandement
  475. pour à la cour incontinent
  476. être jugé par le parlement.
  477. Le roi Noble donc décida
  478. que Brun, l’ours, portera
  479. à Renart le message du roi.
  480. - Seigneur Brun, écoutez-moi.
  481. Choisi vous ai parmi les sages
  482. pour à Renart porter message.
  483. Aussi, je veux vous avertir:
  484. méfiez-vous de ses troperies.
  485. Renart est rusé, Renart est méchant.
  486. Pour peu qu’il vous flatte et mente,
  487. de vous, baron, abusera
  488. et, s’il peut, votre honneur bafouera.
  489. - Seigneur, mon roi, m’accorde le ciel
  490. de n’avoir besoin de vos conseils.
  491. Si Renart me fait déshonneur,
  492. il me le paiera sur l’heure
  493. et passera un mauvais moment.
  494. Soyez pour moi sans tourments.
  495. Brun prit congé et ne tarda pas
  496. hélas! de faire un mauvais pas.
  497. Voilà donc l’ours qui est en route
  498. et sent en lui grandir le doute.
  499. Il lui semble peu sûr et certain4
  500. que Renart soit à ce point coquin
  501. qu’il lui fasse tort et misère.
  502. Quittant d’un bois la lisière
  503. il arriva en un lieu désolé
  504. où Renart avait sentiers tracés
  505. par un constant va-et-vient,
  506. de sorte que partant le matin
  507. jamais de proie il ne manquait.
  508. Au fond du désert s’étendait
  509. un mamelon abrupt et haut.
  510. C’est par le milieu de ce côteau
  511. que Brun suivit le sentier
  512. qui mène à Maupertuis.
  513. Renart possédait plusieurs châteaux,
  514. mais Maupertuis, perché haut,
  515. était le meilleur de ses bastions.
  516. C’est là qu’il prenait garnison
  517. quand l’ennemi le tenaillait
  518. et durement l’assaillait.
  519. Brun, l’ours, a monté le côteau
  520. et arrive devant le château.
  521. Quand de la porte de Maupertuis
  522. Brun vit que Renart sortait,
  523. devant une tour il s’arrêta
  524. et sur sa queue il s’assit.
  525. Il cria: - Renart, êtes-vous là ?
  526. Je suis Brun, messager du roi,
  527. qui jura par le Père Eternel
  528. que si vous ne venez à son conseil
  529. et si je ne vous ramène au palais
  530. pour votre jugement et plaid
  531. et plus tard vivre en paix,
  532. il vous fera sur la roue briser.
  533. Renart, donc mon conseil suivez
  534. et accompagnez-moi à l’assemblée.
  535. Renart qui dans sa citadelle
  536. se prélassait au soleil
  537. avait entendu les conseils
  538. que Brun lui avait prodigués.
  539. A sa voix, il l’avait reconnu
  540. et après, il l’avait bien vu.
  541. En s’apprêtant de descendre
  542. au plus profond de son antre,
  543. Renart se mit à réfléchir
  544. comment il allait s’en sortir.
  545. A Brun qui est un gros glouton
  546. il donnera une bonne leçon
  547. sans se mouiller pour autant.
  548. Renart dit après un moment:
  549. - Seigneur Brun, mon doux ami,
  550. de vos conseils, un grand merci.
  551. Mal pourtant vous a conseillé
  552. celui qui vous a envoyé
  553. à Maupertuis, mon château,
  554. sis en haut de son côteau.
  555. Même si ne m’aviez conseillé,
  556. je serais à la cour allé,
  557. si mes boyaux n’étaient tordus
  558. par une nourriture inconnue.
  559. Je ne puis aller avec vous.
  560. Marcher ne puis ni rester debout
  561. car j’ai la panse trop alourdie.
  562. - De quoi souffrez-vous, mon bon ami?
  563. - Seigneur, le mal que j’endure
  564. vient d’une male nourriture.
  565. Inutille que je vous raconte,
  566. regardez-moi, rendez-vous compte.
  567. Que Dieu vous préserve dans son ciel
  568. de vous forcer à manger du miel,
  569. dont nous avons provision
  570. dans les ruches et les rayons
  571. et de plus si sucré et frais
  572. que toute ma famille le hait
  573. car nous en avons mangé tant
  574. que nous en sommes tous souffrants.
  575. A cela, Brun, l’ours, répondit:
  576. - Mon Dieu, Renart, mon doux ami,
  577. prisez-vous si peu le miel,
  578. le miel qui est un don du ciel?
  579. C’est la meilleure des nourritures
  580. et la plus saine des pâtures.
  581. Noble Renart, mon doux ami,
  582. aussi longtemps que je serai en vie
  583. je vous porterai amour éternel
  584. si vous me procurez ce miel.
  585. - Du miel? Brun, vous vous moquez!
  586. - Nenni, Renart, qu’allez-vous penser?
  587. Je ne me moque aucunement.
  588. - Brun, le miel, l’aimez-vous vraiment?
  589. Faites-le-moi donc savoir
  590. et je vous en ferai avoir
  591. autant qu’à dix n’en mangerez
  592. même pas la plus petite moitié.
  593. - A dix, dit Brun, c’est impossible,
  594. Renart, ne soyez pas risible,
  595. soyez plutôt sûr et certain
  596. que si j’avais à portée de main
  597. tout le miel qu’on aurait cueilli
  598. d’ici jusques à Saint-Denis
  599. et d’ici jusqu’au Portugal
  600. je l’avalerai sans grand mal.
  601. Renart répondit: - Que dites-vous?
  602. Un vilain habite non loin de nous
  603. qui a du miel en telle quantité
  604. que vous ne pourrez manger
  605. en quatre ou en cinq années.
  606. Je vous le donnerais volontiers,
  607. Seigneur Brun, si vous vouliez
  608. auprès du roi plaider pour moi.
  609. Brun s’approcha et avec foi
  610. fit à Renart promesse et serment
  611. que s’il lui en procure tant
  612. qu’il pourra l’entamer à peine
  613. il lui sera ami amène.
  614. Cela fit rire Renart, le rusé,
  615. qui dit: - Brun, vous qui êtes guerrier,
  616. courageux, fier et preux,
  617. qu’un même talent me donne Dieu
  618. et vous en aurez du bon miel
  619. selon votre désir quantité telle
  620. de pleins muids bien cinq ou six.
  621. Ces bonnes paroles du goupil
  622. à Brun, l’ours, plurent tellement
  623. qu’il en riait un bon moment.
  624. Alors pensa Renart: ‘En attendant,
  625. je crois que ça s’annonce bien
  626. qu’avant la nuit qui vient
  627. votre rire sera bien tari.’
  628. Renart de son castel sortit
  629. et affirma bien haut et clair:
  630. - Brun, compagnon si cher,
  631. il sera fait selon votre désir.
  632. Ici ne restons point moisir.
  633. Suivez-moi donc, je passe devant
  634. et prenons ce sentier tournant.
  635. Si vous faites ce que je dis,
  636. satisfait serez avant la nuit.
  637. Aujourd ‘hui tant de miel aurez
  638. que vous ne pourrez le digérer.
  639. Renart qui avait tout médité
  640. ne songeait qu’à une tripotée.
  641. Ne le savait Brun, le pauvre ourson,
  642. à quoi Renart faisait allusion
  643. en lui apprenant à voler du miel
  644. qui aura un goût de fiel.
  645. En devisant, les deux compères
  646. Au clos de Lanfroi arrivèrent.
  647. Vous voulez savoir qui est Lanfroi?
  648. Selon les dires, que je crois,
  649. il était charpentier de renom
  650. et d’excellente réputation.
  651. Il avait amené le jour même
  652. du bois voisin un tronc de chène.
  653. Pour le fendre avec soin
  654. il y avait chassé deux coins.
  655. Comme font les charpentiers, il fut
  656. tout de long avec art fendu,
  657. ce qui à Renart grandement plut.
  658. En riant Renart à Brun disait:
  659. - Voici de vos désirs l’objet.
  660. Ami, servez-vous sans gène.
  661. Au coeur de cet énorme chène
  662. se trouve du miel abondamment.
  663. Ami, goûtez-en lentement,
  664. laissez-le glisser en abondance
  665. par votre gosier dans votre panse.
  666. Il faut pourtant, vous modérant
  667. en engloutir décemment
  668. si les rayons vous appréciez
  669. afin que malade ne tombiez,
  670. car j’en serais très affligé.
  671. Brun dit: - Ami, ne soyez peiné.
  672. Me croyez-vous, moi, Brun, si fou?
  673. Il faut garder mesure en tout.
  674. - C’est vrai, répondit le flatteur,
  675. de quoi donc aurais-je peur?
  676. Allons-y, plongez dans la fissure.
  677. Renart songeait à sa ruse.
  678. Brun ignore que Renart le tente
  679. et hardiment plonge dans la fente
  680. tête, oreilles, pattes de devant.
  681. Voici donc arrivé le moment
  682. que Renart les coins du chêne ôte.
  683. Brun qui avait écouté son hôte
  684. demeurait dans l’arbre coincé.
  685. Le goupil avec ingéniosité
  686. dans un tel désarroi l’avait jeté
  687. que ni par ruse ni par force
  688. Brun put se libérer. Sous l’écorce
  689. il a la tête emprisonnée.
  690. Que dire de Brun qui enrage?
  691. Ni sa force ni son courage
  692. en ce moment ne peuvent l’aider.
  693. Il sent bien qu’on l’a trompé.
  694. Il commence à crier et à gueuler.
  695. Tellement étaient prises sa gueule
  696. et ses pattes de devant
  697. qu’inutiles étaient à présent
  698. toute force et tout effort
  699. et que Brun crut proche sa mort.
  700. Renart s’éloigne quand il voit
  701. accourir le vilain Lanfroi
  702. portant sur sa large épaule
  703. une cognée et aussi une gaule.
  704. Ecoutez comment maître Renart
  705. se moque de son ami avec art.
  706. - Brun, hâtez-vous de faire bombance
  707. et de vous remplir la panse,
  708. car voilà Lanfroi qui s’avance
  709. pour vous faire boire après manger.
  710. On vit alors Renart retourner
  711. à son castel sans dire adieu,
  712. et quitter cet endroit dangereux.
  713. Voilà déjà que sire Lanfroi
  714. avait vu l’ours et s’approchait.
  715. Point longtemps n’y demeura,
  716. car aussitôt il fit demi-tour
  717. vour aller au prochain bourg
  718. chercher aide et secours.
  719. Aux villageois il a crié
  720. qu’il avait un ours capturé.
  721. Lors une grande foule le suivit;
  722. au bourg ne restait âme en vie.
  723. Pour occire le pauvre Brun
  724. accourut en criant tout un chacun.
  725. L’un était armé d’un fléau,
  726. l’autre d’un balai ou d’un rateau;
  727. d’autres quittant leur maison
  728. brandissaient serpe et bâton.
  729. Même le curé, donnant l’exemple
  730. avait délaissé son temple
  731. tenant une crosse entre ses mains
  732. que lui avait donnée le sacristain;
  733. la sacristain une hampe portait
  734. pour piquer comme un lansquenet;
  735. la femme du curé, dame Citrouille,
  736. accourut avec sa quenouille
  737. avec laquelle elle venait de filer.
  738. Devant toute l’assemblée
  739. courut Lanfroi avec sa cognée.
  740. Brun ne se sentait pas à l’aise
  741. et prévoyait d’autres malaises,
  742. mais rassemblant toutes ses forces
  743. en voyant arriver cette horde,
  744. il se libéra, mais de son museau
  745. il perdit des lambeaux de peau.
  746. Bien que Brun à grand-peine
  747. a sorti sa tête du chêne,
  748. il y laissa toute une oreille
  749. et ses deux joues vermeilles.
  750. Dieu ne créa animal si laid
  751. qui fut si mal fichu et fait.
  752. S’il eut la tête hors du chêne,
  753. des pattes, il ne fut pas de même
  754. ni de ses deux mitaines.
  755. Il se libéra quand-même.
  756. Jamais il ne fut si déshonoré.
  757. Ses pattes n’étaient qu’une plaie
  758. qui l’empêchait de marcher.
  759. Le sang de ses yeux coulait
  760. que tout aveuglé il en était.
  761. Il ne put fuir au demeurant.
  762. Il vit dans le soleil couchant
  763. arriver Lanfroi en criant
  764. et puis messire le curé
  765. et avec sa hampe le sacristain
  766. devançant les paroissiens,
  767. aussi bien jeunes que vieux,
  768. puis s’appuyant sur un pieu
  769. une vieille en âge très avancé
  770. qui n’avait qu’une dent gardée.
  771. Qui veut peut d’un mal se garder:
  772. celui que subit dommage
  773. ou d’autres maux et outrages
  774. sera la cible d’agressions.
  775. Cela ne présageait rien de bon
  776. pour Brun attaqué par les vilains,
  777. qui se seraient tenus au loin
  778. si Brun n’était pas pris au piège.
  779. C’était au bord d’une rivière
  780. que l’ours, le plus pauvre des animaux,
  781. subissait tous ces assauts.
  782. Sans préambule ni discussion
  783. on le mit en mauvaise position.
  784. L’un frappait, l’autre piquait,
  785. l’un frappait, l’autre pressait.
  786. Lanfroi fut le plus téméraire.
  787. Un certain Longpied Lothaire
  788. avec un bâton muni d’une corne
  789. visait les yeux de l’ours morne.
  790. Dame Souillon rossait avec un barreau
  791. Brun si fort qu’il pissait chaud.
  792. Abelcoune et sa femme Bavette
  793. sous le plantigrade se battaient
  794. pour une couille lui couper.
  795. Dumarais à l’immense nez
  796. portait une balle à un bâton
  797. qu’il faisait tournoyer en rond
  798. et Ludovic aux doigts crochus
  799. fut l’homme qui frappait le plus
  800. car il était de belle noblesse.
  801. Lanfroi avait plus de richesses
  802. car Hugolin aux jambes arquées
  803. fut son père – tout le monde le sait –
  804. qui en Absdale était né;
  805. sa mère était dame Ogerne
  806. qui fabriquait des lanternes.
  807. D’autres femmes, d’autres hommes,
  808. plus qu’en cet endroit je nomme,
  809. faisaient à Brun tant de mal
  810. qu’il pissait partout du sang.
  811. Des coups, il en reçut tellement
  812. qu’il en souffrait visiblement
  813. car il perdait partout de sang.
  814. De sa croix, le curé le frappait
  815. et coup sur coup il lui donnait.
  816. Le sacristain le malmenait
  817. avec la hampe qu’il portait
  818. et Lanfroi avec sa cognée
  819. le frappait entre cou et nez
  820. tant que Brun en fut si meurtri
  821. qu’il prit grand-peur et qu’il s’enfuit
  822. couvert de sang et de plaies
  823. entre la rivière et une haie.
  824. Il plongea dans un groupe de vieilles
  825. et en jeta – ce fut merveille –
  826. bien une demi-douzaine dans l’eau
  827. profonde comme un tombeau.
  828. Parmi elles la femme du curé
  829. qui n’a guêre apprécié
  830. quand il la vit dans l’eau tomber.
  831. Il en oublia de Brun frapper
  832. En commença à crier aux siens :
  833. - Holà, mes chers paroissiens,
  834. voilà flotter dame Citrouille
  835. avec son fuseau et sa quenouille.
  836. A l’aide! Celui qui la sauvera,
  837. indulgences d’un an aura
  838. et pardon de tous ses péchés.
  839. Brun fut aussitôt délaissé
  840. et abandonné à son triste sort
  841. et laissé à peu près comme mort.
  842. De cordes et de crochets munis
  843. ils courent où le curé leur dit.
  844. Pendant qu’on sauva Citrouille
  845. avec son fuseau et sa quenouille,
  846. Brun, vite, se glissa dans l’eau
  847. et en nageant se sauva tout beau.
  848. Voyant Brun qui s’éloignait d’eux
  849. les vilains étaient furieux.
  850. Ils le maudirent depuis le bord
  851. mais ne firent aucun effort
  852. pour le saisir. Brun en se laissant
  853. entraîner par le fort courant
  854. se mit bientôt en sûreté
  855. et pria que Dieu dans sa bonté
  856. maudisse l’arbre où il a laissé
  857. une oreille et ses deux joues.
  858. Il traita le goupil de filou,
  859. de fripon et de faux jeton
  860. et d’autres semblables noms.
  861. renart dans la fente du chêne
  862. l’avait fait tomber sans peine,
  863. de sorte que le vilain Lanfroi
  864. se jeta sur Brun de tout son poids.
  865. Tout absorbé dans sa prière
  866. Brun descendit donc la rivière
  867. d’une demi-lieue bien mesurée.
  868. Il fut tellement épuisé
  869. et de sang couvert abondamment
  870. qu’il s’enfonça très lentement.
  871. Mais dans un ultime effort
  872. il put encore atteindre le bord.
  873. Oncques ne vit jamais personne,
  874. animal,femme ou homme
  875. une bête comme Brun malmenée
  876. et qui sur l’herbe allongé
  877. soupirait tant et larmoyait
  878. et dont les flancs le secouaient.
  879. C’est au goupil qu’il le devait.
  880. Oyez ce que Renart avait fait.
  881. Il avait volé un gros poulet
  882. avant de quitter les terres
  883. de Lanfroi pour la bruyère
  884. et l’avait caché sur un colline
  885. loin des voisins et des voisines
  886. et d’autres passants qui pourraient
  887. le suivre et lui déroberaient
  888. pour son malheur sa belle proie.
  889. Le poulet mangé en tapinois,
  890. par un sentier Renart descendit.
  891. Mais sa panse bien remplie
  892. le fit transpirer comme un veau
  893. - il faisait aussi très chaud.
  894. Vers la rivière, il se dirigea
  895. pour y prendre un bain froid.
  896. Renart était de bonne humeur,
  897. car il espérait de tout coeur
  898. que Lanfroi aurait tué
  899. Brun et à sa maison porté.
  900. Il se dit: - Il a mal tourné
  901. qui à la cour me devait mener.
  902. Et pourtant j’ai pu éviter
  903. toute plainte et suspicion.
  904. La vie pour moi a du bon.
  905. En réfléchissant donc ainsi
  906. Renart regarda en bas et vit
  907. que Brun était encore en vie.
  908. Quand il le vit là étendu
  909. il était tellement déçu
  910. que sa joie changea en haine
  911. et son grand bonheur en peine.
  912. Renart dit: - Lanfroi qu’on te maudisse
  913. et que ton coeur en dépérisse,
  914. tu es plus bête qu’un cochon,
  915. fils de pute, espèce de con.
  916. Tu ne mérites que des malheurs,
  917. que honte et que déshonneur.
  918. Comment as-tu laissé s’enfuir
  919. un ours qu’on devait retenir,
  920. un ours qui promettait festin
  921. et y manger à notre faim.
  922. Lanfroi, espèce de malotru,
  923. combien donc nous aurait valu
  924. la peau d’un ours si pansu
  925. et que, vilain, tu as perdue.
  926. Renart abandonne ses reproches,
  927. descend et de Brun s’approche
  928. pour voir comment il se portait.
  929. Il vit le pauvre ours qui gisait
  930. plein de blessures et en sang.
  931. Il trouva cela fort amusant
  932. et commença à se moquer.
  933. - Dieu vous sauve, seigneur curé.
  934. Le vil Renart, le connaissez-vous?
  935. Devant vous il se tient debout.
  936. Dites-moi, curé, mon bon ami,
  937. par Dieu qui vous a tant béni,
  938. de quel ordre donc êtes-vous?
  939. Vous portez un capuce roux.
  940. Etes-vous prieur ou bien abbé?
  941. Lorsqu’on vous a tonsuré
  942. on vous a abîmé une oreille
  943. et ôté – ce fut merveille! –
  944. votre calotte en même temps,
  945. hélas!, ainsi que vos deux gants.
  946. Je crois, oui-da, il m’est semblant
  947. que vous vous apprêtez au chant
  948. de vos complies le plain chant.
  949. Entendant cela, Brun se fâcha
  950. et grandement il s’irrita,
  951. mais il ne put se venger.
  952. Il crut que son coeur allait flancher
  953. et aussitôt il glissa dans l’eau
  954. car il ne voulait pas à nouveau
  955. subir de Renart les moqueries
  956. et les plates plaisanteries.
  957. Il se laissa sans plus tarder
  958. par le doux courant entraîner
  959. pour en sortir sur l’autre bord
  960. tout honteux et à moitié mort.
  961. Mais comment arriver à la cour?
  962. Si on lui offrait là ce jour
  963. tout l’or du monde, il ne pourrait
  964. marcher plus loin qu’un trait.
  965. Il avait laissé dans le chêne
  966. dont il sortit à grand-peine,
  967. ses deux grosses pattes de devant
  968. avec ses griffes et ses dents.
  969. Il ne savait comment il pourrait
  970. se présenter devant le roi.
  971. Or écoutez de quelle façon,
  972. honteux et plein de confusion,
  973. au milieu de la rivière
  974. il se mit sur son derrière,
  975. et sa queue comme gouvernail
  976. glissa promptement en aval.
  977. Quand sa queue était fatiguée
  978. il se tournait sur le côté.
  979. Ainsi un long moment il glissa
  980. avant d’arriver à la cour du roi.
  981. Quand on vit arriver de loin
  982. Brun qui d’aide avait grand besoin
  983. le lion eut tellement peur
  984. qu’il en eut mal au coeur.
  985. Il reconnut le plantigrade
  986. qui venait vers lui en toute hâte.
  987. Le roi dit: - C’est bien mon messager
  988. qui est si grièvement blessé.
  989. Mon Dieu, que lui est-il arrivé?
  990. Je vois qu’à grand-peine il se bouge.
  991. Pourquoi a-t-il la tête si rouge?
  992. Devant le roi Brun s’arrêta
  993. et de le venger le pria.
  994. - Vengez-moi, ô roi, mon seigneur,
  995. de ma peine. Vengez votre honneur
  996. de Renart, cette bête rusée
  997. qui par grande méchanceté
  998. m’a fait perdre mes bajoues
  999. et une grande partie de mon cou.
  1000. Voyez, ô mon seigneur et roi,
  1001. ce que Renart a fait de moi.
  1002. Le roi dit: - Si je ne vous venge mie
  1003. que par Dieu je sois maudit.
  1004. Puis il a mandé tour à tour
  1005. les grands seigneurs de la cour.
  1006. Le conseil dans la grande salle
  1007. suggéra à son altesse royale vles mesures qu’elle devait prendre
  1008. pour son honneur lui rendre.
  1009. Renart fut pour la deuxième fois
  1010. sommé de paraître devant le roi
  1011. pour entendre réquisitoire
  1012. devant le noble auditoire.
  1013. Comme messager l’on enverra
  1014. vers renart Tibert le chat.
  1015. Le roi apprécia ce choix
  1016. - Baron Tibert, dit le roi:
  1017. Va sans tarder et à ton retour
  1018. ramène Renart à la cour.
  1019. Des seigneurs déclarent ici
  1020. que si Renart malmène autrui,
  1021. avec toi, son vieil ami,
  1022. il fera ce que tu lui dis.
  1023. Refuse-t-il, qu’il soit maudit.
  1024. Il sera convoqué trois fois
  1025. par le grand conseil de moi.
  1026. S’il ne vient ce sera grand-honte
  1027. pour lui, pour ses parents et son monde.
  1028. Va le lui dire, baron le chat
  1029. et ramène-nous ce scélérat.
  1030. Tibert dit: - Seigneur, de nature
  1031. je ne suis que petite créature.
  1032. Si Brun, de si grande stature,
  1033. n’a pu Renart persuader,
  1034. comment moi, pourrais-je y arriver.
  1035. Le lion alors répondit:
  1036. - Baron, tu es sage et bien appris.
  1037. Tu n’es pas grand mais en dépit
  1038. tu peux avec ruse et bon sens
  1039. réussir là où beaucoup de gens
  1040. n’atteindraient pas notre but.
  1041. Va et mon ordre exécute.
  1042. Tibert dit: - Que le roi du firmament,
  1043. m’aide dans votre commandement,
  1044. me garde et me sauve à mon retour
  1045. car mon voyage sera très lourd.
  1046. Inquiet et rempli de doutes
  1047. le chat Tibert se mit en route.
  1048. A peine était-il sur le chemin
  1049. qu’il vit l’oiseau de Saint Martin.
  1050. Il en fut tellement satisfait
  1051. qu’il s’adressait à lui et criait:
  1052. - Oiseau, vole comme il se doit
  1053. devant moi du côté droit.
  1054. Mais l’oiseau de Saint Martin
  1055. sur une haie longeant le chemin
  1056. atterrit et du mauvais côté
  1057. la bête s’est evolée.
  1058. C’était pour le chat mauvais présage,
  1059. mais sa raison garda l’avantage.
  1060. Baron Tibert reprit courage
  1061. et son difficile voyage.
  1062. D’un pas alerte il suivit
  1063. le tortueux chemin vers Maupertuis.
  1064. Il trouva maître Renart chez lui,
  1065. qui se montra fier et arrogant.
  1066. Tibert dit: - Que Dieu à present
  1067. te donne un soir bon et heureux.
  1068. Le roi contre toi sera furieux
  1069. si tu ne viens pas à la cour
  1070. au plus tard dans les trois jours.
  1071. Renart dit: - Mon neveu tout beau,
  1072. bien venu dans mon château.
  1073. Dieu te donne honneur et bonheur.
  1074. Je te le souhaite de tout coeur.
  1075. Tibert, son neveu, le sait très bien:
  1076. parler à Renart ne coûte rien,
  1077. car il est un fameux parleur
  1078. et plein de fiel est son coeur.
  1079. De cela Tibert se souviendra
  1080. avant qu’il n’ait fait dix pas.
  1081. - Neveu, dit Renart, je me suis dit
  1082. que tu passerais la nuit ici
  1083. et demain avant le lever du jour
  1084. nous partirons ensemble à la cour,
  1085. car parmi ma descendance
  1086. à toi seul je fais confiance.
  1087. Apprends que Brun, ce gros goujat,
  1088. avant toi est venu chez moi
  1089. et ce messager de notre roi
  1090. se montra envers moi si méchant
  1091. que ni pour or ni pour argent
  1092. j’aurais pris, même de jour,
  1093. avec lui le chemin de la cour.
  1094. Mais avec toi, mon doux cousin,
  1095. je partirai de bon matin.
  1096. - Il me semble, Tibert répondit,
  1097. qu’il vaut mieux partir d’ici
  1098. aujourd’hui même avant la nuit.
  1099. La lune brille sur la bruyère,
  1100. comme en plein jour il y fait clair.
  1101. Je crois qu’il n’y a meilleur moment
  1102. pour se mettre en mouvement.
  1103. - Nenni, doux neveu, dit Renart
  1104. le chemin est plein de traquenards
  1105. et on pourrait rencontrer des gens
  1106. qui, tout en nous saluant,
  1107. pourraient nous suivre d’une toise
  1108. et nous chercher querelle et noise.
  1109. Non, tu logeras dans ma maison.
  1110. - Et si je reste, que mangera-t-on ?
  1111. - Je regrette bien qu’aujourd’hui
  1112. ma huche ne soit pas bien remplie.
  1113. Mais si tu te contentes de miel,
  1114. ce serait, doux neveu, merveille.
  1115. Le miel qu’on trouve dans la nature
  1116. est une saine nourriture.
  1117. Si tu en veux un rayon, suis-moi.
  1118. - Le miel, mon oncle, n’est pas pour moi.
  1119. Tu n’aurais pas pour passer la nuit
  1120. a m’offrir un grosse souris?
  1121. Je t’en serais très reconnaissant.
  1122. - Doux neveu, qu’est-ce que j’apprends.
  1123. C’est une souris que tu veux?
  1124. Une grosse souris, ah morbleu!
  1125. Je crois avoir ce que tu désires.
  1126. A deux pas d’ici habite messire
  1127. le curé, un homme bon et affable
  1128. qui possède une grande étable.
  1129. Je l’ai entendu qui se plaignait
  1130. que de souris envahie elle était
  1131. qui lui mangeaient tout son pain
  1132. et même sa récolte de sarrasin.
  1133. - Y a-t-il tant de souris?
  1134. Que par Dieu j’y sois conduit.
  1135. - Tibert, dit Renart, dis-tu vrai.
  1136. Veux-tu des souris? – Oui da, s’il te plaît.
  1137. Cher oncle, ne me tourmente pas.
  1138. Une souris est mon meilleur repas,
  1139. une souris est un repas si bon,
  1140. meilleur même que toute venaison.
  1141. Si tu veux me faire plaisir,
  1142. conduis-moi où sont les souris
  1143. et je te serai fidèle toute ma vie,
  1144. même si tu venais d’assassiner
  1145. mon père et ma postérité.
  1146. Renart dit: Tu te moques de moi.
  1147. - Non, seigneur, par Dieu notre roi.
  1148. - Par Dieu, Tibert, si j’avais su
  1149. ce soir tu aurais été repu.
  1150. - Repu, seigneur, et de souris?
  1151. Il m’en aurait fallu bien dix.
  1152. - Tibert, mon gentil en doux neveu,
  1153. ne te moques-tu pas un peu?
  1154. - Par mon âme, je n’en fais rien.
  1155. Pour une souris, tout mon bien,
  1156. pourvu qu’elle soit bien grasse.
  1157. De souris jamais je ne me lasse.
  1158. - Tibert, allons-y donc. Suis-moi!
  1159. Je te conduis à un endroit
  1160. où il y plus de souris bien grasses
  1161. qu’en un mois tu n’amasses.
  1162. Tu en seras tellement repu
  1163. qu’en manger tu ne voudras plus.
  1164. - Seigneur, si tu dis vérité
  1165. je te suivrai jusqu’à Montpellier.
  1166. - Nous avons déjà trop parlé.
  1167. Partons donc et sans plus tarder.
  1168. Alors ils ont pris le départ
  1169. Tibert et son oncle Renart.
  1170. Ils ont tant couru et marché
  1171. qu’ils sont bientôt arrivés
  1172. devant l’étable du curé,
  1173. qui était clôturée d’un mur
  1174. en argile épais et dur
  1175. où Renart à l’aventure
  1176. avait fait une ouverture
  1177. un trou par lequel il était entré
  1178. pour voler un coq qu’il avait mangé
  1179. au grand dam du fils du curé
  1180. Martinet qui jura de se venger.
  1181. Il y avait placé un collet
  1182. pour piéger Renart s’il revenait.
  1183. Mais Renart le savait bien
  1184. et dit à Tibert son cousin:
  1185. - Passe par le trou qui est là.
  1186. Dépêche-toi, n’hésite pas.
  1187. Fouille bien et attrape les souris,
  1188. je les entends déjà qui pépient.
  1189. J’attends ici devant le trou
  1190. jusqu’à ce que tu sois de retour
  1191. le coeur heureux et bien repu.
  1192. Cette nuit nous resterons ensemble
  1193. et partirons demain d’amble.
  1194. Tibert, hâte-toi et remplis
  1195. ta panse de grasses souris,
  1196. puis retournons à Maupertuis
  1197. où ma femme t’attend cette nuit
  1198. pour t’accueillir et t’héberger.
  1199. - Mon oncle, est-ce bien avisé
  1200. de par ce trou-là entrer?
  1201. Pleins d’astuces sont les curés
  1202. et je n’aime pas les alarmer.
  1203. Se moquant répondit Renart:
  1204. - Tibert, serais-tu un couard?
  1205. D’où vient que de moi tu doutes
  1206. et que tant de souris redoutes?
  1207. Tibert en fut tout honteux
  1208. et, se pliant aussitôt en deux,
  1209. glissa par le trou dans le collet
  1210. qu’avait posé là Martinet
  1211. et qui le cou lui serrait.
  1212. Ainsi Renart Tibert trompait.
  1213. Quand le chat sentit le lacs
  1214. une grande peur de lui s’empara.
  1215. Il tira pour se libérer
  1216. mais sentit le lacet serrer
  1217. son cou. Il cria et hurla
  1218. si fort que Renart l’entendit.
  1219. En se moquant, il lui crie:
  1220. - Te plaisent-elles les souris?
  1221. Si Martinet avait su
  1222. que le dîner t’aurait plu,
  1223. il y aurait ajouté, je pense,
  1224. une sauce pour alléger ta panse,
  1225. car Martinet est si courtois
  1226. qu’il l’aurait certes fait pour toi.
  1227. Tu chantes de mieux en mieux, l’ami.
  1228. Est-ce à la cour que tu l’as appris?
  1229. Je voudrais par Dieu, l’éternel roi,
  1230. que fût Ysengrin, le scélérat,
  1231. afin qu’il connût la même joie
  1232. et le même bonheur que toi.
  1233. Ainsi Renart prit son plaisir
  1234. en entendant de Tibert les cris,
  1235. qui tant gémit et tant cria
  1236. que Martinet il réveilla.
  1237. ‘Ha, ha, se dit-il, Dieu merci,
  1238. le voleur de poules est pris
  1239. dans le collet par moi posé.’
  1240. Il alerta toute la maisonnée.
  1241. Avec une paille dans la cheminée
  1242. il fit du feu, alerta sa mère
  1243. et après le curé, son père,
  1244. et aussi ses soeurs et frères.
  1245. Il cria: - Le voleur est pris,
  1246. debout, tuons-le à tout prix.
  1247. Tous les dormeurs se levèrent,
  1248. même le curé de tous le père
  1249. qui quitta son lit tout nu.
  1250. Martinet avait couru
  1251. jusques à Tibert le chat
  1252. et cria: - Il est là, il est là.
  1253. Le curé courut vers l’âtre
  1254. et saisit en toute hâte
  1255. la quenouille de sa femme
  1256. pour en frapper Tibert, goddam!
  1257. Puis le curé se signa
  1258. avant d’attaquer Tibert le chat,
  1259. qui de tous côtés fut frappé
  1260. et maint coups dut encaisser
  1261. devant le curé nu, allongé.
  1262. Tibert fut frappé et malmené
  1263. par toute la maisonnée.
  1264. Martinet saisit une pierre
  1265. et la jeta sur Tibert qui par terre
  1266. essayait de se protéger.
  1267. Un oeil la pierre vint blesser.
  1268. Le pape nu sans hésiter
  1269. la quenouille haut leva
  1270. pour porter au chat un coup fatal.
  1271. Quand Tibert se rendit compte
  1272. que devant lui s’ouvrait sa tombe
  1273. dans un sursaut de courage
  1274. il s’élança et avec rage
  1275. fit au pape très grand dam
  1276. pour lui-même et pour sa femme.
  1277. Avec ses griffes et ses dents
  1278. il arracha entre ses jambes pendant
  1279. - oh fâcheuse aventure! –
  1280. la bourse qui est sans couture,
  1281. et qui sonne le carillon.
  1282. Par terre chut du curé le carillon.
  1283. Ogerne pleine de désolation
  1284. jura par l’âme de son père
  1285. qu’elle offre une année entière
  1286. les offrandes si son époux le curé
  1287. ne devait cette honte porter.
  1288. Elle dit: - Le collet n’a été placé
  1289. ni par femme ni par homme,
  1290. mais par le diable en personne.
  1291. Martinet, voilà de ton père
  1292. toutes les choses et les affaires.
  1293. Chagrin et honte de ce jour
  1294. me suivront car faire l’amour
  1295. nous sera défendu pour toujours.
  1296. Renart se trouvant devant le trou
  1297. rit tellement qu’au même instant
  1298. il lâche un formidable vent
  1299. et croit que son cul en est déchiré.
  1300. Puis il se mit à se moquer:
  1301. - Tais-toi donc, ignorante femme,
  1302. ce ne sera pas aussi grand dam.
  1303. Vite aublié sera ton deuil.
  1304. Ne cède pas à ton orgueil
  1305. car il lui reste le battant.
  1306. Il sera aussi facile maintenant.
  1307. Abandonne donc ce langage,
  1308. car une fois guéri, je gage,
  1309. il sonnera en tout honneur
  1310. d’une cloche pour ton bonheur.
  1311. Ainsi Renart Citrouille consolait
  1312. qui pour rien se lamentait,
  1313. tandis que son curé de mari
  1314. tombait en pamoison; au lit
  1315. le porta car elle était très forte.
  1316. Entre-temps Renart prit la porte
  1317. et laissa Tibert à son sort
  1318. qui gisait par terre à demi-mort.
  1319. Quand Tibert les vit si affairés
  1320. autour du curé si malmené
  1321. dans un dernier effort, de ses dents
  1322. il coupa le lacet et lestement
  1323. par le trou se laissait glisser
  1324. dehors et sans plus tarder
  1325. prit le chemin qui tout droit
  1326. mêne à la cour du roi.
  1327. Mais avant d’arriver à la cour
  1328. déjà était levé le jour.
  1329. Tibert qui chez le pape avait reçu
  1330. ce qui ne lui avait guère plu
  1331. et dont il se souviendrait longtemps
  1332. vint à la cour tel un mendiant,
  1333. blessé et borgne de l’oeil droit.
  1334. Quand cela eut vu le roi,
  1335. aussitôt son grand conseil manda
  1336. et à ses barons demanda
  1337. ce qu’on pouvait sans plus attendre
  1338. contre le goupil entreprendre.
  1339. On prit conseil, on discuta
  1340. comment sortir du mauvais pas
  1341. et faire payer par baron Renart
  1342. ses forfaits méritant le hart.
  1343. Alors, Grimbert le neveu de Renart,
  1344. se leva et proclama tout fier.
  1345. - Seigneurs, il me semble très clair,
  1346. que de mon oncle vous parlez
  1347. comme s’il était déjà jugé
  1348. et comme vil traître condamné.
  1349. Mais si homme libre on veut juger
  1350. trois fois il le faut citer.
  1351. S’il ne vient pas la troisième fois
  1352. on traîtera selon la loi
  1353. tous ses méfaits devant le roi.
  1354. - Grimbert, qui le convoquera?
  1355. demanda le roi, qui donc voudra
  1356. risquer un oeil, risquer une main
  1357. pour un si fieffé coquin?
  1358. - Avec l’aide de Dieu, ce sera moi
  1359. qui nous sortirai de ce mauvais pas
  1360. et, seigneur, sur votre commande
  1361. mon oncle au conseil je mande.
  1362. - Va donc, Grimbert, mais sois prudent.
  1363. Tu seras en danger à maint moment.
  1364. - Seigneur, dit Grimbert, déjà le suis.
  1365. Alors le blaireau en route se mit
  1366. pour mander Renart comme on l’a dit.
  1367. Il le trouva à Maupertuis
  1368. avec Hermeline, la renarde,
  1369. qui, soucieuse, faisait la garde
  1370. sur ses trois renardeaux
  1371. dans son luxueux château.
  1372. Grimbert salua oncle et tante
  1373. et dit: - Est-ce qu’il te chante
  1374. tant de vivre ainsi hors la loi
  1375. en méprisant les décrets du roi?
  1376. Ne te semble-t-il pas grand temps
  1377. et même, mon oncle, très urgent,
  1378. de te rendre aujourd’hui, ce jour,
  1379. au grand conseil de la cour
  1380. où l’on t’a grandement inculpé?
  1381. Te voilà la troisième fois mandé.
  1382. Il est temps de te présenter.
  1383. Si tu ne te présentes pas demain
  1384. aucune excuse, je le crains,
  1385. ne pourra te porter profit.
  1386. Après trois jours Maupertuis
  1387. sera attaqué et investi
  1388. et l’on fera de telle sorte
  1389. qu’il y aura un gibet devant ta porte.
  1390. En outre, ta femme et tes enfants
  1391. seront traités sévèrement.
  1392. De plus il ne faut pas oublier
  1393. qu’au gibet tu ne pourras échapper.
  1394. C’est pourquoi, je te conseille
  1395. de te rendre au royal conseil,
  1396. où rien encore n’est décidé.
  1397. Tu pourras comme par le passé
  1398. ta vie et ta peau sauver
  1399. et peut-être que demain déjà
  1400. on t’acquittera et libérera
  1401. et tu pourras en plein jour,
  1402. en homme libre, quitter la cour.
  1403. Renart dit: - Neveu, tu dis vrai.
  1404. Mais si je me rends au palais
  1405. parmi les seigneurs du roi
  1406. qui, dit-on, ne m’aiment pas,
  1407. alors j’aurai peu de chance
  1408. d’y sauver tant soit peu ma panse.
  1409. Pourtant je suis tout disposé,
  1410. mon beau neveu, à t’accompagner
  1411. demain, dès le lever du jour,
  1412. au conseil qui se tient à la cour
  1413. plutôt que de perdre pour toujours
  1414. femme, enfants et mon château
  1415. en plus de ma propre peau.
  1416. Je ne veux me soustraire aux lois.
  1417. J’irai donc avec toi, neveu, au roi.
  1418. Puis s’adressant à Hermeline,
  1419. son épouse si sage et fine:
  1420. - Femme, de nos enfants, prends soin
  1421. afin qu’il ne leur arrive rien.
  1422. Je te confie, mon Hermeline,
  1423. Renardeau à la moustache fine.
  1424. J’espère qu’il me ressemblera,
  1425. et Rossel, le petit scélérat,
  1426. lequel aussi j’aime autant
  1427. que mes deux autres enfants.
  1428. Il me faut partir, il est vrai,
  1429. mais Dieu me damne, si je n’essaie,
  1430. de me sortir de ce mauvais pas.
  1431. Sur un ton gentil et courtois
  1432. Renart prit congé des siens.
  1433. Hermeline ne montra rien
  1434. de sa peine et de son chagrin
  1435. quand son époux prit le chemin
  1436. et que dans la profonde nuit
  1437. il quitta famille et Maupertuis,
  1438. les laissant sans défense ni soutien.
  1439. Or oyez ce qui a Renart advint.
  1440. Renart et Tibert à travers champs
  1441. traversaient un long moment
  1442. la vallée et la bryuère
  1443. quand Renart dit à Grimbert.
  1444. Neveu, tout en allant d’amble,
  1445. je suis terrifié et je tremble.
  1446. Je veux me confesser pour de bon
  1447. à toi, car dans les environs
  1448. il n’y a prêtre tonsuré.
  1449. Mes fautes confessées et pardonnées,
  1450. advienne alors ce qui voudra
  1451. car mon âme sans souillure sera.
  1452. Grimbert, le blaireau, répondit:
  1453. - Si tu veux te confesser ici
  1454. et de tes péchés faire table rase,
  1455. il faut que tes fautes tu déclares,
  1456. tes rapines et tes larcins,
  1457. où ta confesse ne sert à rien.
  1458. Renart dit: - Je le sais bien.
  1459. Grimbert, prête-moi ton oreille
  1460. et si besoin est donne-moi conseil,
  1461. à présent que pour chaque méfait
  1462. que j’ai commis et que j’ai fait
  1463. je demande ton absolution
  1464. et ton pardon et rémission.
  1465. Grimbert, écoute: Confiteor,
  1466. je confesse devant la mort
  1467. le mal que j’ai fait et le tort
  1468. au chat ainsi qu’à la loutre,
  1469. aux chapons et en outre
  1470. à toutes les bêtes et animaux.
  1471. - Mon oncle, répondit le blaireau,
  1472. pourquoi parles-tu en français,
  1473. langue que tu ne parles jamais?
  1474. Veux-tu que je te comprenne
  1475. parle-moi donc en bon flamand.
  1476. Renart répondit: - J’ai tant méfait
  1477. envers tous les animaux et bêtes!
  1478. Prie Dieu qu’il me pardonne
  1479. et son absolution me donne.
  1480. Oncle Brun, à cause du miel,
  1481. Eut la tête sanglante et vermeille.
  1482. A Tibert je fis prendre des souris,
  1483. mais il fut dans le lacs pris
  1484. dans l’étable du curé
  1485. et par lui tant malmené
  1486. qu’il en souffrit un mois entier.
  1487. J’ai tué dans son poulailler
  1488. plusieurs enfants de Chantecler
  1489. au grand dam de leur mère.
  1490. A juste titre me mande par toi
  1491. à son conseil Noble, le roi
  1492. à qui j’ai fait grande peine
  1493. ainsi qu’à Nobeline, la reine.
  1494. Je doute si tous ces méfaits
  1495. par moi se réparer pourraient.
  1496. J’ai plus de gens, neveu, trompés
  1497. que je pourrais cette nuit citer.
  1498. Mon oncle, seigneur Ysengrin,
  1499. je fis tonsurer capucin
  1500. à Elsmare, où nous étions allés,
  1501. ce qu’il allait vite regretter.
  1502. Quand je le fis les cloches sonner
  1503. à une corde ayant ses deux pieds liés,
  1504. car il me pria de lui enseigner
  1505. comment il devait matines sonner.
  1506. Ysengrin sonna si hardiment
  1507. que même les gens hors du couvent
  1508. croyaient avoir affaire au démon
  1509. et qu’il ne put émettre un son
  1510. et dire qu’il voulait entrer au couvent.
  1511. Ils voulaient – ils étaient cent –
  1512. ôter la vie à Ysengrin
  1513. qui les suppliait en vain.
  1514. Je lui fis donner la tonsure,
  1515. qu’oncques de sa vie, je le jure,
  1516. il pourra oublier. Je lui fis brûler
  1517. son abondante chevelure
  1518. jusques au cuir chevelu.
  1519. Honteux, il le fut encore plus
  1520. quand je lui appris à pêcher
  1521. sur la glace d’un étang gelé.
  1522. Que de coups il dut encaisser
  1523. car il ne pouvait bouger.
  1524. Un beau jour je l’ai amené
  1525. chez le curé de Vimebloys,
  1526. dans le pays de Vermendois.
  1527. Il n’existe plus riche curé.
  1528. Ce curé un hangar possédait
  1529. rempli de jambons et de pitance,
  1530. où j’avais souvent fait bombance.
  1531. Par le trou que j’avais pratiqué
  1532. sous la grange, je fis entrer
  1533. Ysengrin qui y trouva des tonneaux
  1534. pleins de jambons et jambonneaux.
  1535. Tant de viande Ysengrin engloutit
  1536. que quand, la panse bien remplie,
  1537. par le trou voulut sortir
  1538. il ne put y parvenir.
  1539. Il regretta bientôt sa ripaille.
  1540. Il essaya vaille que vaille
  1541. de passer par l’ouverture
  1542. espérant par aventure
  1543. de glisser hors de la grange,
  1544. mais comme il avait tant mangé
  1545. il ne put par le trou passer.
  1546. Or oyez ce que j’ai fait
  1547. pour tirer Ysengrin des rets.
  1548. J’ai couru vers le village
  1549. pour alarmer le voisinage.
  1550. J’ai aussi couru chez le curé
  1551. qui était en train de dîner
  1552. d’un chapon bien grassouillet
  1553. qui sur sa table là trônait.
  1554. Je le saisis entre les dents.
  1555. Le curé cria en sursautant:
  1556. - Haro sur la bête, c’est un renard.
  1557. A l’aide, tuons-le, tuons le pendard.
  1558. Sancta Spiritus, qui l’eut cru
  1559. que dans ma maison soit venu
  1560. le goupil et que sur ma table
  1561. il a osé – ce n’est pas fable –
  1562. me voler ma plus belle pintade
  1563. que, accompagnée d’une marmelade,
  1564. je m’apprêtais à engloutir.
  1565. Le couteau à viande je pris
  1566. et la plantais dans la tablette
  1567. si fort que l’oiseau chut par terre
  1568. le saisissant comme l’éclair
  1569. je m’enfuyais – le curé derrière –
  1570. jusqu’à l’endroit où Ysengrin
  1571. attendait sa lamentable fin.
  1572. Alors le curé me cria:
  1573. - Sire le voleur, laisse là
  1574. ce qui tu viens de me voler
  1575. et que je m’apprêtais à manger.
  1576. Quand le curé vit Ysengrin
  1577. je me trouvais déjà très loin.
  1578. Le curé suivi du bedeau
  1579. dans l’oeil lui jeta son couteau.
  1580. Quand les bonnes gens du village
  1581. virent Ysengrin dans sa cage,
  1582. ils se mirent à discuter
  1583. comment ils pourraient tuer
  1584. le loup qui dans les rets était pris.
  1585. Il se mirent donc à le frapper.
  1586. Le loup ne pouvant riposter
  1587. Reçut des coups à volonté.
  1588. Puis vinrent les enfants du village
  1589. qui attaquèrent Ysengrin avec rage,
  1590. ils lui bandèrent les yeux
  1591. et le battirent à qui mieux mieux.
  1592. Ysengrin avec grand déplaisir
  1593. dut leur traitement subir.
  1594. Quand ils le tirèrent du trou
  1595. il hurlait de douleur comme un fou.
  1596. Tout en lui assénant des coups
  1597. ils lui attachèrent un pierre au cou
  1598. et tout en le molestant
  1599. ils le chassèrent dans les champs.
  1600. Ils lachèrent par la suite
  1601. leurs chiens féroces à sa poursuite.
  1602. Ysengrin fut hué et battu
  1603. jusqu’à ce que dans l’herbe il chut
  1604. comme s’il attendait la mort.
  1605. Les enfants en rirent très fort.
  1606. Ils le mirent sur un brancard
  1607. et faissaient beaucoup de boucan.
  1608. A travers ronces et bocage
  1609. ils le jetèrent hors du village
  1610. dans un fossé où il passa la nuit.
  1611. Mais je pus obtenir de lui
  1612. que pendant toute une année
  1613. il me jura fidélité
  1614. à condition de lui porcurer
  1615. poules et pintades à volonté.
  1616. Je l’emmenai sans plus attendre
  1617. et je lui fis comprendre
  1618. que deux pintades et un coq
  1619. dans une riche et grande maison
  1620. se trouvaient sous les combles
  1621. et des gras poulets en grand nombre,
  1622. juste à côté d’une petite trappe.
  1623. Pour qu’Ysengrin les attrape
  1624. je le fis monter au grenier
  1625. par l’échelle du poulailler
  1626. lui assurant qu’il y trouverait
  1627. plus de poules et de poulets
  1628. qu’il pourrait en un mois manger.
  1629. Ysengrin ne put rien trouver:
  1630. - Neveu, dit-il, je tâte en vain
  1631. car de poulets je ne trouve aucun.
  1632. - Comment? En voilà un langage!
  1633. Avance donc un peu davantage,
  1634. une pareille proie demande un effort.
  1635. Hier ils y étaient encore.
  1636. Ainsi je lui fis comprendre
  1637. que pour poules et poulets prendre
  1638. il devait aller de l’avant.
  1639. Il avançait alors tellement
  1640. qu’il fit une dégringolade
  1641. et il fit tant de tapage
  1642. que les gens de la maisonnée
  1643. furent du coup tous éveillés.
  1644. Les dormeurs le plus près du feu
  1645. crièrent craintifs et peureux
  1646. que quelque chose était tombée
  1647. sur eux par la cheminée,
  1648. mais ne surent ce que c’était.
  1649. Sur ces entrefaits on avait
  1650. déjà allumé le feu dans l’âtre
  1651. pour s’attaquer au bellâtre.
  1652. Quand ils virent donc Ysengrin
  1653. ils prirent des bâtons en main
  1654. pour l’envoyer au démon.
  1655. J’ai apporté à mon compagnon
  1656. plus de misère et de détresse
  1657. qu’il n’y a de prières en messe.
  1658. Mais ma plus belle aventure
  1659. dont son dépit encore dure
  1660. est ce que je fis avec sa commère
  1661. une chose que j’aimerai encore faire
  1662. plutôt que de l’avoir fait déjà.
  1663. Alors Grimbert, le blaireau, parla:
  1664. - Mon oncle, si avant la messe
  1665. tu veux encore aller à confesse
  1666. il faut me parler ouvertement,
  1667. sans détours et clairement.
  1668. Si tu dis ‘j’ai avec sa femme fauté’
  1669. je ne comprends pas ta pensée.
  1670. Mon oncle parle-moi ouvertement
  1671. si tu veux être compris clairement.
  1672. - Si je te disais ‘avec tante j’étais au lit’
  1673. ne l’aurais-tu pas trouvé impoli
  1674. ou même impudique et indécent?
  1675. Neveu, j’ai devant toi à présent
  1676. confessé tous mes péchés
  1677. que je puis encore me rappeler.
  1678. Je te prie donc de me donner
  1679. absolution et rémission
  1680. de mes méfaits et le pardon,
  1681. afin que je fasse pénitence.
  1682. Grimbert qui avait l’expérience,
  1683. brisa d’une proche haie une branche
  1684. et lui donna comme pénitence
  1685. quarante coups pour ses méfaits.
  1686. Puis il lui donna comme conseil
  1687. de vivre en homme sage désormais
  1688. avec tous les animaux en paix,
  1689. de veiller et de bien prier
  1690. et le carême bien observer,
  1691. de respecter la messe des fêtes,
  1692. d’observer lois et décrets,
  1693. d’éviter les chemins tortueux,
  1694. de gagner sa vie en homme vertueux.
  1695. Puis il fit Renart aussi jurer
  1696. de ne plus voler ou dérober,
  1697. ainsi son âme ira au ciel
  1698. auprès de Dieu, père éternel.
  1699. La confession étant finie,
  1700. les compagnons comme deux amis
  1701. ensemble en route se sont remis.
  1702. Tandisqu’ils passent devant
  1703. des nonnes noires le couvent
  1704. où poules et coqs hors des murs
  1705. partaient insoucieux à l’aventure.
  1706. Renart cette fourbe créature
  1707. savait cela parfaitement.
  1708. Il dit: - Mon neveu, si l’on prend
  1709. tout droit par la basse-cour
  1710. le chemin sera plus court
  1711. pour aller au conseil du roi.
  1712. Avec cette tromperie Renart mena
  1713. Grimbert le long de la remise
  1714. où les poules à leur guise
  1715. grattaient et picoraient en paix.
  1716. Un coq, pour Renart plein d’attraits,
  1717. le fit baver les yeux hagards.
  1718. Vers ce coq jeune et gras, Renart
  1719. bondit et les plumes de tous côtés
  1720. volèrent. Grimbert tout indigné
  1721. dit: - Est-ce que si peu je vaux,
  1722. que tu me prends pour un idiot?
  1723. Voudrais-tu pour un simple poulet
  1724. redevenir ce que tu étais
  1725. avant d’avoir fait ta confession
  1726. et perdre ton âme pour du bon?
  1727. - C’est vrai, neveu, j’avais oublié
  1728. que mes péchés m’étaient pardonnés.
  1729. Ca n’arrivera plus, mon bon neveu.
  1730. Puis ils se remirent tous les deux
  1731. Par un pont sur le droit chemin.
  1732. Renart fréquemment du coin
  1733. de l’oeil regardait les oiseaux
  1734. qui picoraient dans le préau.
  1735. Mais à cause de ces poulets,
  1736. Renart devint anxieux et inquiet.
  1737. Il craignait ce qui l’attendait
  1738. à la cour et surtout le plaid
  1739. devant le roi et son conseil.
  1740. Quand on eut appris à la cour
  1741. que le goupil était de retour
  1742. avec Grimbert, son neveu, le blaireau,
  1743. il n’y eut dans le château
  1744. baron de si pauvre lignage
  1745. qui ne se préparait avec rage
  1746. à l’accuser et l’inculper
  1747. de méfaits et de péchés.
  1748. Pourtant maître Renart, le goupil,
  1749. se montra courageux et hardi.
  1750. Il dit de façon assez brutale:
  1751. - Grimbert, prenons la rue principale.
  1752. Renart marchait si fier et droit
  1753. comme s’il était le fils du roi
  1754. et n’eut commis aucun forfait.
  1755. Plein d’assurance, il se tenait
  1756. devant le lion, Noble le roi,
  1757. et dit: - Dieu, qui le monde créa
  1758. vous donne, ô roi, honneur et joie.
  1759. Je vous salue car j’y ai droit.
  1760. Aucun roi n’eut tel serviteur
  1761. qui le servait en tout honneur
  1762. et fut si fidèle à son roi
  1763. comme je le fus et le suis, moi.
  1764. Pourtant les seigneurs ici présents
  1765. voudraient tout en vous trompant
  1766. vous défaire de votre attachement
  1767. et de votre amitié, seigneur,
  1768. pour moi votre fidèle serviteur.
  1769. Mais, et Dieu vous le vaudra,
  1770. il ne faut pas que le roi croie
  1771. ce qu’ils racontent sur moi.
  1772. C’est pouquoi prions l’Eternel Roi
  1773. qu’en ce monde punis soient
  1774. tous ceux qui ont médit de moi
  1775. pour gagner votre protection.
  1776. Pourquoi donc, Noble, croirait-on
  1777. leur tromperie et médisance
  1778. qui sont en eux dès leur naissance?
  1779. Tant nuisent et font de la peine
  1780. aux gens honnêtes. Que la colère
  1781. de Dieu et sa vengeance sur terre
  1782. les punissent et dans l’éternité
  1783. leur réservent le salaire mérité.
  1784. Le roi dit: - Oh là là, baron,
  1785. voilà des paroles de démon
  1786. dites sur un ton de moquerie
  1787. et qui ne te serviront mie.
  1788. Quitte donc ton étrange prière
  1789. qui ne pourra en aucune manière
  1790. te rendre mon amitié
  1791. que jadis je t’ai donnée
  1792. quand dans l’affaire du bois
  1793. tu as fidèlement servi ton roi.
  1794. - Oh malheur, cria Chantecler
  1795. qui était baron et un des pairs.
  1796. - Chantecler, dit Noble, tais-toi
  1797. et laisse d’abord parler ton roi.
  1798. Oh, Renart, seigneur et voleur,
  1799. jadis si cher à mon coeur,
  1800. tu l’as montré sans motif aucun
  1801. au pauvre Tibert et à Brun,
  1802. dont le crâne est toujours en sang.
  1803. Je ne t’en ferai pas blamage,
  1804. car je crois qu’on t’en punira
  1805. et que ton cou en souffrira.
  1806. - Nomine patrum, Christum file,
  1807. dit Renart, si la crête
  1808. de seigneur Brun est rouge
  1809. et couverte de bleus toujours
  1810. il aurait dû montrer sa colère
  1811. avant de glisser dans la rivière.
  1812. Quant à Tibert, ce cher ami,
  1813. que j’ai reçu à Maupertuis,
  1814. s’il voulut partir à la chasse
  1815. que voulez-vous que j’y fasse?
  1816. Je lui avais déconseillé
  1817. d’aller voler chez le curé.
  1818. Est-ce donc moi qu’il faut blâmer?
  1819. Renart ajouta: - Noble, ô roi,
  1820. vous ne pouvez douter de moi
  1821. ni mettre en doute ma bonne foi.
  1822. Si importante soit mon affaire
  1823. vous pouvez la renvoyer, la défaire,
  1824. vous pouvez me rouer ou me rôtir,
  1825. crever mes yeux, me faire mourir.
  1826. Je ne puis échapper à votre châtiment.
  1827. Toutes bêtes vous ont fait serment.
  1828. Je suis faible, vous êtes fort.
  1829. Vous pouves disposer de mon sort.
  1830. Mon Dieu, ce serait petite vengeance
  1831. sur quelqu’un de mon engeance.
  1832. Alors se leva le bélier Belin
  1833. tenant sa brebis par la main.
  1834. C’était le grande dame Oui-Oui.
  1835. Alors Belin parla et dit:
  1836. - Allons-nous au conseil continuer
  1837. de nos plaintes formuler?
  1838. Brun bondit et avec lui
  1839. se levèrent tous ses amis:
  1840. Tibert le chat, le faux jeton,
  1841. et Ysengrin, son compagnon,
  1842. aussi le sanglier Beaucent
  1843. dont acérées sont les dents,
  1844. avec le corbeau Tiecelin,
  1845. Pancer, le castor, et enfin
  1846. après lui le butor Brunelle
  1847. et l’agile écureuil Rossel,
  1848. la belette, madame Fine
  1849. la cousine d’Ysengrine.
  1850. Chantecler vint également
  1851. avec nombre de ses enfants
  1852. qui furieusement l’air battaient,
  1853. et Petitporchas, le furet.
  1854. Tous ces seigneurs devant le roi
  1855. Se dressaient comme il se doit.
  1856. Ils commencèrent une plaidoirie
  1857. qu’oncques personne n’entendit,
  1858. avec grande conviction et art
  1859. contre le goupil Renart.
  1860. Je puis narrer difficilement
  1861. ce qui devant roi et parlement
  1862. fut dit comme plainte et blâme
  1863. contre le goupil infâme.
  1864. Tous les animaux prouvèrent
  1865. leurs reproches et leurs griefs
  1866. par des preuves bien établies
  1867. comme il se doit dans un délit.
  1868. Le roi laissa les grands seigneurs
  1869. entourés de leurs plaideurs
  1870. rendre verdict et sentence.
  1871. On exigea même la potence
  1872. pour y pendre cette engeance,
  1873. le goupil, le roux, le bandit.
  1874. Quand on arrêta le verdict
  1875. Renart avait bien perdu l’envie
  1876. de rire et de se moquer.
  1877. Quand il fut donc condamné
  1878. Grimbert quitta l’assemblée
  1879. avec du goupil la parenté,
  1880. car ils ne pouvaient supporter
  1881. de voir leur neveu haut pendu
  1882. comme un vulgaire malotru
  1883. bien qu’en furent contents certains.
  1884. Quand le roi, sage et malin,
  1885. vit que plusieurs jeunes barons
  1886. suivaient Grimbert, et pour de bon
  1887. le conseil et le palais quittaient
  1888. parce que Renart ne désapprouvaient,
  1889. il pensa en toute sagesse
  1890. devant ce tumulte et grande presse:
  1891. ‘Il me faut agir sans tarder,
  1892. car si Renart est tant aimé,
  1893. on doit son influence respecter.’
  1894. Le roi parla: - Que vous êtes lambins
  1895. seigneurs Brun et Ysengrin.
  1896. Renart connaît tant d’échappatoires
  1897. et bientôt il fera nuit noire.
  1898. S’il parvient à s’échapper
  1899. il sera sauf et hors de danger.
  1900. Il peut si bien de ruses user
  1901. qu’une fois en liberté
  1902. ne sera plus pris dans l’année.
  1903. Si l’on veut prendre le scélérat
  1904. pourquoi ne le fait-on pas?
  1905. Avant qu’on ait le gibet dressé
  1906. déjà la nuit sera tombée.
  1907. Ysengrin y avait pensé
  1908. et dit: - Un gibet est dressé
  1909. à une dizaine de toises d’ici.
  1910. Il soupira et se rassit.
  1911. Puis Tibert la parole prit:
  1912. Sire Ysengrin, cela te peine
  1913. et je comprends parfaitement ta haine.
  1914. Ce fut lui qui tout manigença
  1915. et qui encore t’accompagna
  1916. vers l’endroit où tes deux frères
  1917. furent pendus l’année dernière,
  1918. Romain et Widelangues en même temps.
  1919. Pour les venger, c’est le moment.
  1920. Si tu l’avais fait naguère
  1921. ce ne serait donc plus à faire.
  1922. Ysengrin dit alors à Tibert:
  1923. - Que de choses tu nous apprends.
  1924. Si nous avions eu une hart
  1925. il y a longtemps qu’il eut su
  1926. quel était le poids de son cul.
  1927. Renart jusqu’ici s’était tu.
  1928. Il prit la parole et dit aux barons:
  1929. - Seigneurs, je vous prie, point ne tardons.
  1930. Tibert possède une bonne corde
  1931. qu’à son cou encore il porte.
  1932. C’est le butin qu’il a capturé
  1933. quand il a mordu le curé
  1934. qui était nu et dénudé
  1935. Sire Ysengrin, pourquoi tarder,
  1936. tu t’étais vivement présenté
  1937. pour préparer la hart
  1938. pour ton neveu, le pauvre Renart.
  1939. Le roi l’interrompit et dit:
  1940. - Que Tibert t’accompagne aussi.
  1941. Il attachera la corde au gibet
  1942. et ainsi tout sera fin prêt
  1943. sans peine pour toi et en bon ordre.
  1944. Tibert, au travail! Prépare la corde!
  1945. Il me peine ce long retard,
  1946. qu’on apprête donc gibet et hart.
  1947. - Par la tonsure sur ma tête,
  1948. dit Ysengrin à Brun son compère,
  1949. jamais je n’entendis si bon avis
  1950. qui celui de Renart, le goupil.
  1951. Il désire une bière du couvent
  1952. que lui sera préparée à l’instant.
  1953. Brun dit: - Compère Tibert, prends la hart,
  1954. car ses crimes paiera Renart,
  1955. mes bajoues et toi ton oeil dont
  1956. se sont moqués nos compagnons.
  1957. - Partons, dit Tibert, prends la corde
  1958. et allègrement au gibet la porte.
  1959. Les trois barons étaient fins prêts.
  1960. C’étaient le loup et le chat Tibert
  1961. et Brun qui avait appris
  1962. à voler du miel à son dépit.
  1963. Ysengrin était si prévoyant
  1964. que la cour et le roi quittant
  1965. il mettait en garde ses neveux
  1966. et ses nièces et tous ceux
  1967. qui demeuraient à la cour.
  1968. Il se méfiait de Renart et des tours
  1969. qu’il pouvait encore leur jouer.
  1970. Un jour goupil, goupil toute l’année.
  1971. A sa femme Hersent il ordonna
  1972. de ne pas quitter Renart d’un pas,
  1973. et de tenir le goupil par sa barbe
  1974. et de prendre constamment garde,
  1975. de ne pas le quitter d’une semelle,
  1976. de ne pas bayer aux corneilles
  1977. ni de le laisser seul une seconde
  1978. ni pour de l’or ni pour rien au monde
  1979. même pas si elle était en danger
  1980. ou si on voulait la tuer.
  1981. En peu de mots Renart répondit:
  1982. - Sire Ysengrin, aie pitié,
  1983. de mes méfaits oublie la moitié,
  1984. même si mon sort est décidé
  1985. et qu’on me met en difficulté.
  1986. Si tante en toute honnêteté
  1987. nos actes anciens devait se rappeler
  1988. elle m’aurait déjà pardonné.
  1989. Tu ne prends guère soin de ton neveu,
  1990. qu’avec Brun et Tibert, tous deux,
  1991. tu vas grandement déshonorer.
  1992. Vous avez manigencé tous trois
  1993. que toute personne qui me voit
  1994. m’appelle scélérat et me hait.
  1995. C’est pourquoi vous, tous les trois,
  1996. Dieu vous déshonorera.
  1997. Ne tardez donc pas d’exécuter
  1998. ce que me faire vous voulez
  1999. et faites-le vite et proprement,
  2000. car assez de forces je me sens
  2001. pour affronter ma dernière heure.
  2002. Si mon père n’eut pas ce bonheur,
  2003. c’est que son âme et son coeur
  2004. n’étaient affranchis de péchés.
  2005. Si mon père ne connut pas ce sort
  2006. c’est qu’à l’article de la mort
  2007. son âme noire de péchés était.
  2008. Dressez pour moi conc le gibet
  2009. et veuillez ne point temporiser,
  2010. car si me sauver vous refusez
  2011. je vous enverrai au feu éternel
  2012. et avec vous tout le conseil.
  2013. Ysengrin dit: - Qu’il soit ainsi,
  2014. et Brun l’approuvant dit:
  2015. - Toute personne qui veut attendre
  2016. il faudra lui aussi le pendre,
  2017. et Tibert dit: Dépêchons-nous.
  2018. Ils se levèrent pleins d’entrain
  2019. et coururent par les jardins,
  2020. sautant par-dessus les haies.
  2021. Brun et Ysengrin étaient gais
  2022. en arrivant à la potence.
  2023. Tibert, lui suivit à distance
  2024. car les cordes qu’il portait
  2025. sa marche ralentissaient.
  2026. Mais ils arrivèrent pourtant
  2027. Tous les trois en même temps.
  2028. Goupil Renart se tenait coi
  2029. à sa place et ne bougeait pas
  2030. quand il vit courir les trois
  2031. pour le pendre sans retard.
  2032. - Ca n’arrivera pas se dit Renart
  2033. qui les regardait venir
  2034. et courir avec joie et plaisir.
  2035. Dieu, pensa-t-il, qu’ils s’amusent.
  2036. Si je m’en tire par une ruse
  2037. ils paieront pour leur méfait.
  2038. Pourtant je ne les veux pas si près
  2039. mais plutôt éloignés de moi,
  2040. ceux que je regarde avec effroi.
  2041. Je veux essayer une fourberie
  2042. que j’ai imaginée cette nuit
  2043. pour voir si mon stratagème
  2044. peut me sortir de cette peine
  2045. en dépit de la sagesse
  2046. du roi et de ceux qui le pressent
  2047. que j’espère tromper et duper.
  2048. Le roi fit du cor sonner
  2049. et emmener le condamné.
  2050. Renart dit: - Que soit d’abord dressé
  2051. le gibet auquel je vais danser
  2052. et entre-temps je ferai ma confession
  2053. pour obtenir rémission
  2054. des péchés que j’ai commis
  2055. et de mes méfaits aussi.
  2056. Il vaut mieux au peuple dire
  2057. mes larcins et autres délits
  2058. plutôt que d’accuser
  2059. quelqu’un d’autre de mes péchés.
  2060. - Parle alors, le roi lui dit.
  2061. Rernart avait le coeur contrit.
  2062. Il regarda autour de lui,
  2063. puis il parla haut et clair.
  2064. - Aide-moi, Dieu, éternel père.
  2065. Ici présent il n’y a personne,
  2066. ni seigneur, baron ou baronne
  2067. qui ne me considère comme scélérat.
  2068. Pourtant, seigneurs, écoutez-moi,
  2069. laissez-moi en toute liberté
  2070. vous raconter la vérité,
  2071. comment moi, Renart le misérable,
  2072. le coquin, le méprisable,
  2073. je commençai, jeune et petit,
  2074. une criminelle et mauvaise vie.
  2075. J’étais pourtant comme enfant
  2076. très aimable et avenant,
  2077. même courtois et très charmant.
  2078. A peine sévré je jouais tout beau
  2079. avec agnelles et agneaux.
  2080. Quand j’entendis leur bêlement
  2081. j’en tuais une avec les dents.
  2082. Pour la première fois je lapais
  2083. du sang, et à mon goût le trouvais.
  2084. C’était si bon que je mordais
  2085. aussi la viande et la mangeais.
  2086. Ce fut pour moi un vrai régal
  2087. et quand dans un bois ou dans un val
  2088. j’entendis un bêlement
  2089. j’accourus rapidement.
  2090. Ainsi dans un bois j’ai englouti
  2091. une chèvre et puis deux cabris.
  2092. De même le troisième jour je fis.
  2093. Je devins de plus en plus hardi.
  2094. Je tuais coqs, poules et canards
  2095. et même des oies pour une part.
  2096. Dans ma bouche ce goût de sang
  2097. me rendit si fourbe et si méchant
  2098. que je chassais et tuais
  2099. toute proie que je trouvais
  2100. et pouvais attaquer sans danger.
  2101. Par un hiver froid et glacé
  2102. j’ai rencontré le loup Ysengrin
  2103. à Belsele sous un sapin.
  2104. Il me démontra que nous étions
  2105. lui et moi, de la même maison.
  2106. Nous sommes devenus compagnons
  2107. lui, mon oncle, et son neveu, moi.
  2108. J’ai aussi juré de bonne foi
  2109. de partager toutes nos proies,
  2110. lui tuant les grandes, les autres, moi.
  2111. Quand vint le moment de partager,
  2112. je reçcus à peine la moitié
  2113. du veau ou bouc par lui tués.
  2114. Alors ronchonnait Ysengrine
  2115. et fit si mauvaise mine
  2116. que je préférais lui laisser
  2117. le veau ou le bouc en entier.
  2118. Combien de fois est-ce arrivé
  2119. quand à la chasse nous allions
  2120. et avec un taureau ou cochon
  2121. tout fiers nous retournions,
  2122. qu’il invita Hersent et ses enfants
  2123. qui autour de la proie s’asseyant
  2124. ne laissant que comme part,
  2125. à leur neveu, le pauvre Renart
  2126. une côte, un tout petit morceau
  2127. qu’avaient rongée les louveteaux.
  2128. En ce temps, je me contentais
  2129. de ce que mon oncle me laissait.
  2130. Mais, seigneurs, je m’en suis moqué
  2131. car si mon oncle tant aimé,
  2132. qui à présent désire ma mort
  2133. et me souhaite le pire des sorts,
  2134. me traitait si méchamment
  2135. de faim ne mourais pour autant
  2136. car j’avais tant d’or et d’argent
  2137. qu’un chariot à ras chargé
  2138. en sept fois ne put le transporter.
  2139. Quand le roi entendit cela,
  2140. vivement à Renart demanda:
  2141. - Baron, d’où te vient ce trésor,
  2142. tout cet argent et tout cet or?
  2143. Renart répondit: - Si la vérité vraie
  2144. vous voulez savoir, je vous la dirai.
  2145. Il n’y a d’ailleurs aucune raison
  2146. qu’elle reste cachée pour le bon.
  2147. Noble, ce trésor était volé!
  2148. Si je n’avais su la vérité,
  2149. aurait eu lieu en assasinat
  2150. sur vous, hélas, ô mon roi.
  2151. La reine, ses esprits perdant,
  2152. poussa de hauts cris navrants:
  2153. - O mon Dieu, que dis-tu là!
  2154. O ciel, gentil Renart, à moi!
  2155. O ciel, ô ciel, baron, je te prie
  2156. par ton âme qui ira au paradis,
  2157. raconte-nous la vérité,
  2158. le vraie vérité et sans détours,
  2159. et s’il y a eu un terrible jour,
  2160. un meurtre ou assasinat
  2161. de mon époux, Noble le roi
  2162. ici en public raconte-le-nous
  2163. ce qui est arrivé à la cour.
  2164. Oyez maintenant comment le goupil
  2165. va abuser tout son public,
  2166. comment il va sans trop de peine,
  2167. tromper le roi, tromper la reine,
  2168. comment il va gagner brillamment
  2169. l’amitié du roi régnant
  2170. et comment très docilement
  2171. Brun et Ysengrin autant
  2172. seront mis dans de vilains draps
  2173. et Renart gagnant l’amitié du roi.
  2174. Ces seigneurs si arrogants
  2175. voyant déjà Renart pendant
  2176. au gibet allaient bientôt comprendre
  2177. que c’est eux qu’on allait pendre,
  2178. car Renart leur jouera un tour
  2179. dont on se souviendra à la cour.
  2180. S’adressant à Nobeline
  2181. Renart fit une triste mine
  2182. et dit: - O ma si gente reine,
  2183. même si vous n’aviez pris la peine
  2184. de vous adresser à moi misérable,
  2185. scélérat, baron pendable,
  2186. j’aurais, ô noble et digne dame,
  2187. tout fait pour sauver mon âme,
  2188. autrement je cours le danger
  2189. dans les feux de l’enfer de brûler.
  2190. Si le roi maintenant voulait
  2191. demander le silence et la paix
  2192. je lui raconterais sans détours
  2193. comment il fut trahi à la cour
  2194. où sa mort on complotait.
  2195. Et ceux qui le plus traître étaient
  2196. étaient membres de son lignage.
  2197. Je n’aurais jamais été si sage
  2198. de raconter leur trahison
  2199. si l’enfer et sa vision
  2200. ne m’avaient pas épouvanté.
  2201. Noble fut très étonné,
  2202. et le coeur plein d’émotion
  2203. dit sur un bien triste ton:
  2204. - Renart, est-ce vrai? Dis-tu verité ?
  2205. - Pourquoi, dit Renart, le demander,
  2206. ne savez-vous pas dans quel état
  2207. je me trouve devant mon roi?
  2208. Noble, je puis être un scélérat,
  2209. mais un tel scandale ne puis tolérer.
  2210. Croyez-vous que je me chargerai
  2211. d’un tel péché avant de partir
  2212. pour l’ultime voyage de ma vie?
  2213. Non, ô mon roi, à aucun prix.
  2214. Dame Nobeline qui craignit
  2215. pour la vie de son époux, dit
  2216. et ordonna que le silence se fit,
  2217. un silence total afin que Renart
  2218. ne soit interrompu tôt ou tard
  2219. avant d’avoir tout raconté
  2220. qui devait l’être et narré.
  2221. Le roi laissa parler Renart
  2222. qui déjà vit s’éloigner la hart
  2223. espérant que sa reynardie
  2224. lui sauvera encore la vie.
  2225. Il cria: - Silence et soyez cois,
  2226. car telle est la volonté du roi.
  2227. Je vous dirai à présent sans pardon
  2228. des traîtres nom et fonction,
  2229. et n’épargnerai personne,
  2230. fût-il baron ou baronne,
  2231. fût-il prince ou seigneur.
  2232. Honte sur eux et déshonneur.
  2233. Ecoutez comment devant le conseil
  2234. Renart nomma son paternel
  2235. et un de ses neveux tout beau,
  2236. je parle de Grimbert, le blaireau
  2237. qui pourtant lui était très cher.
  2238. Renart voulait ainsi faire
  2239. croire qu’en nommant famille et amis
  2240. on accepterait ses ennemis.
  2241. Or écoutez comment il commença.
  2242. Renart dit: - Un jour il arriva,
  2243. que feu mon père, ce scélérat,
  2244. en un mystérieux endroit
  2245. le trésor du roi Emerike trouva.
  2246. Après, en peu de temps, il devint
  2247. si téméraire et hautain
  2248. qu’il blâmait tous les animaux
  2249. qu’autrefois il prisait si haut.
  2250. Il envoya Tibert en voyage
  2251. aux Ardennes, pays sauvage,
  2252. pour aller trouver Brun, le sage.
  2253. Il pria Dieu de le bénir
  2254. et invita l’ours à venir
  2255. en Flandre pour y être roi.
  2256. Ce message de Tibert le chat
  2257. plut énormément à l’ours
  2258. car il voulait depuis toujours
  2259. devenir grand seigneur un jour.
  2260. Il partit donc sans attendre
  2261. pour la fertile région de Flandre
  2262. et arriva au pays de Waas, si doux
  2263. au coeur du blaireau et du matou.
  2264. Mon père Grimbert le sage manda
  2265. et Ysengrin oncle du chat,
  2266. qui ainsi fut le cinquième.
  2267. Ils se rencontrèrent le soir-même
  2268. à Hyfte, un village près de Gand.
  2269. C’est là qu’ils tinrent parlement
  2270. par une nuit noire sans nuages
  2271. au bord d’un petit village.
  2272. C’est avec l’aide de Lucifer
  2273. qu’ils tinrent conseil et jurèrent
  2274. dans ce lugubre et sauvage endroit
  2275. tous les cinq la mort du roi.
  2276. Or écoutez, prodiges et merveilles,
  2277. ce qu’ils décidèrent dans leur conseil:
  2278. s’il arrivait qu’un parent du roi
  2279. s’opposait à leurs décrets et lois,
  2280. mon père avec son trésor
  2281. composé d’argent et d’or
  2282. l’entreprendait de sorte
  2283. que la personne en soit morte.
  2284. Je vais à présent vous raconter
  2285. comment j’ai su la vérité.
  2286. Un beau matin encore très tôt
  2287. il arriva que le blaireau,
  2288. ayant bu un peu trop de vin,
  2289. fit une confidence à Hermelin.
  2290. L’histoire par bribes tout entière
  2291. quand ils chassaient dans la bruyère
  2292. l’a racontée et ma bonne commère
  2293. bien qu’elle jura de se taire
  2294. me raconta toute l’affaire.
  2295. Donc quand je fus dans la forêt
  2296. où de gros lièvres je chassais
  2297. elle me narra de bonne foi
  2298. le danger que courait le roi.
  2299. J’en fut tellement stupéfait
  2300. que mon coeur la chamade battait
  2301. et que d’horreur en même temps
  2302. devint de glace mon sang.
  2303. Veuillez vous souvenir que jadis
  2304. les grenouilles étaient affranchies.
  2305. Elles se lamentaient pourtant
  2306. qu’elles étaient sans dirigeant
  2307. et elles faisaient tant de tapage
  2308. s’adressant à Dieu dans les nuages
  2309. pour qu’il leur donne des lois
  2310. et surtout un sage roi.
  2311. En croassant terriblement
  2312. elles exigèrent un gouvernement.
  2313. Dieu exhaussa leur prière
  2314. et un beau jour, après l’hiver,
  2315. leur envoya une cigogne
  2316. qui les engloutit sans vergogne
  2317. où elles étaient à sa portée
  2318. sur terre, dans l’eau – et sans pitié.
  2319. Aussi leurs plaintes venaient-elles
  2320. trop tard après une longue querelle.
  2321. Or oyez, seigneurs, oyez pourquoi
  2322. elles subirent la nouvelle loi:
  2323. celles qui étaient libres avant
  2324. seront à partir de ce moment
  2325. et cela irrévocablement
  2326. sujets du roi et ses serviteurs
  2327. et connaîtront angoisse et peur
  2328. pendant leur séjour dans ce monde
  2329. de leur roi, le héron immonde.
  2330. Vous, seigneurs, riches ou pauvres,
  2331. je craignis que pareille chose
  2332. un jour puisse vous arriver.
  2333. Sur vous tous j’ai donc veillé.
  2334. Et quelle gratitude m’a été
  2335. ce jour d’aujourd’hui réservée?
  2336. Je savais Brun faux et mauvais,
  2337. capable de tous les forfaits,
  2338. et croyais que s’il devenait roi
  2339. nous connaîtrions tous grand émoi
  2340. et aurions de la malchance.
  2341. Je savais le roi de haute naissance,
  2342. noble, généreux et clément
  2343. et pour tous ses sujets indulgent.
  2344. Je croyais aussi que l’échange serait
  2345. pour nous tous un immense méfait.
  2346. Je me mis donc à réfléchir
  2347. comment je pourrais prévenir
  2348. le roi et pour toujours mettre fin
  2349. à de mon père le noir dessein
  2350. qui voulait imposer comme roi
  2351. un gros glouton de peu de foi.
  2352. Je priai le bon Dieu chaque jour
  2353. et lui demandais par amour
  2354. d’épargner mon roi et seigneur
  2355. et d’empêcher ce grand malheur.
  2356. D’autre part j’avais bien compris
  2357. que mon père par devers lui
  2358. gardait le trésor d’Emerike
  2359. et qu’il pouvait avec sa clique
  2360. détrôner notre gentil roi.
  2361. Je me tenais tranquille et coi,
  2362. mais ne cessais de réfléchir
  2363. comment je pourrais me procurer
  2364. le trésor que mon père avait caché.
  2365. Je surveillais tant que je pus
  2366. toutes ses allées et venues
  2367. par les bois et par les champs,
  2368. par forêts et bruyères autant.
  2369. Partout où mon père allait,
  2370. ce vieillard alerte et vert,
  2371. sur la terre sèche ou les marais,
  2372. tôt ou tard, le jour et la nuit,
  2373. j’étais attentif et réfléchi.
  2374. Or, il arriva un matin
  2375. qu’allongé le long d’un chemin
  2376. et caché sous les fougères
  2377. espérant qu’enfin mon père
  2378. me découvrirait la tanière
  2379. où son trésor était caché,
  2380. voilà que surpris et étonné,
  2381. je vis mon père tout à coup
  2382. sortir furtivement d’un trou.
  2383. Aussitôt au trésor je pensais
  2384. par la conduite qu’il adoptait.
  2385. Quand du trou il fut sorti
  2386. il regarda autour de lui
  2387. pour voir s’il n’était pas suivi.
  2388. Quand il fut pleinement rassuré
  2389. Il s’est au grand jour montré.
  2390. Avec du sable il remplissait
  2391. le trou et le tout égalisait.
  2392. Mon père, bien sûr, ne savait pas
  2393. que son fils aîné était là.
  2394. Avant de partir il promena
  2395. sa queue légèrement sur l’endroit.
  2396. Ainsi appris-je du scélérat
  2397. une ruse qui souvent m’aida.
  2398. Alors mon père partit bien vite
  2399. au village où les poules habitent
  2400. et les coqs gras et gros.
  2401. Je me levai aussitôt
  2402. et courut vers la tanière
  2403. qu’avait si bien cachée mon père.
  2404. En toute hâte avec mes pattes
  2405. je dégageai le trou du sable
  2406. qui l’obstruait et m’engageai
  2407. dans le repaire qui plein était
  2408. de tant d’or et tant d’argent
  2409. que personne n’en vit autant.
  2410. Alors, sans perdre un instant
  2411. je commençai à porter le trésor
  2412. composé d’argent et d’or
  2413. hativement à mon château.
  2414. M’aidait beaucoup Hermelène.
  2415. Il nous coûta beaucou de peine
  2416. avant que, toujours sans chariot,
  2417. nous le transportâmes du château
  2418. à un endroit très isolé
  2419. pour le mettre en sûreté.
  2420. Oyez ce que les traîtres firent
  2421. qui le roi en danger mirent.
  2422. Brun, l’ours, un des traîtres
  2423. en secret envoya des lettres
  2424. par tout le pays en promettant
  2425. à quiconque solde ou argent
  2426. qui voulait servir dans son armée.
  2427. Il promettait de distribuer
  2428. et très généreusement encore
  2429. beaucoup d’argent et beaucoup d’or.
  2430. Déjà, dans tout le pays, mon père
  2431. portait de Brun la banière.
  2432. Hélas! Il ne savait guère
  2433. que des inconnus avaient volé
  2434. le trésor si bien caché.
  2435. Si le trésor il avait pu garder
  2436. mon père aurait pu acheter
  2437. la ville de Londres en entier.
  2438. Ils connurent une triste fin
  2439. mon père et son va-et-vient
  2440. entre l’Elbe et la Somme
  2441. où il enrôla maint hommes
  2442. avec son or et son argent
  2443. pour en faire un hardi sergent
  2444. qui commanderait un régiment.
  2445. Quand l’été revint pour de bon,
  2446. il alla retrouver ses compagnons
  2447. et leur racconta le mal souffert
  2448. des Saxons en la bonne terre
  2449. où des chasseurs chaque jour
  2450. avec leurs chiens faisaient leur tour
  2451. et le menaçaient de mort.
  2452. Mais il riait de son sort.
  2453. Puis mon père montra les documents
  2454. - que Brun trouva intéressants –
  2455. de la lignée de baron Ysengrin
  2456. pleins de noms. Ce qui est certain
  2457. c’est qu’il en comptait douze cents
  2458. avec leurs griffes et leurs dents
  2459. prêts pour le recrutement.
  2460. Il y avait blaireaux et goupils
  2461. de Thuringe, et de Saxe aussi.
  2462. Ces derniers avaient juré
  2463. que s’ils étaient d’avance payés
  2464. d’une solde de trente jours
  2465. ils seraient à Brun pour toujours
  2466. avec leurs épées et armements.
  2467. J’y mis bien sûr empêchement.
  2468. Mon père, son message fait,
  2469. partit pour contrôler en secret
  2470. son trésor. A l’endroit arrivé
  2471. où il l’avait jadis caché
  2472. il ne trouva aucune trace
  2473. de son trésor. Il vit que la cache
  2474. était fouillée de fond en comble.
  2475. Quand mon père s’en rendit compte
  2476. il était si plein de dêpit
  2477. et de fureur qu’il se pendit.
  2478. Ainsi par ma sagesse et attention
  2479. n’eut pas lieu la rébellion.
  2480. Or voyez ce qui m’est arrivé,
  2481. tandis que sont partout honorés
  2482. Brun, le goinfre, et Ysengrine.
  2483. Le pauvre Renart est leur victime.
  2484. Noble, le roi, et Nobeline
  2485. qui espéraient quelques bénéfices,
  2486. prenaient pour cela à part
  2487. le goupil, maître Renart.
  2488. Ils le prièrent de leur confier
  2489. où le trésor était caché.
  2490. Quand Renart cette prière entendit
  2491. il prit la parole et il dit:
  2492. - Si je vous montrais,ô mon roi,
  2493. mon trésor et en quel endroit
  2494. je l’ai caché secrètement,
  2495. à vous qui en ce moment
  2496. voulez me pendre haut et court
  2497. devant le peuple et la cour,
  2498. n’aurais-je pas perdu raison?
  2499. - Non, Renart, répondit la reine, non!
  2500. Le roi ne touchera pas à ta vie,
  2501. mais sera comme jadis ton ami
  2502. su tu promets le restant de ton âge
  2503. de lui être fidèle et d’être sage.
  2504. Renart dit: - Je le ferai noble dame
  2505. si le roi jure sur son âme
  2506. envers vous de m’accorder
  2507. ses bonnes grâces et amitié
  2508. et de me pardonner mes péchés,
  2509. à ce prix au roi je veux montrer
  2510. l’endroit où mon trésor est caché.
  2511. Le roi répond: - Hors de question
  2512. que je lui donne rémission.
  2513. Croit-il que j’ai perdu raison
  2514. que je veux lui faire confiance?
  2515. Il est fourbe de naissance.
  2516. La reine dit: - Ah, mon seigneur,
  2517. crois Renart et n’aié pas peur.
  2518. Si jadis méchant et fourbe fut
  2519. à présent il ne l’est plus.
  2520. Tu as vu de quelle manière
  2521. il accusa le blaireau et son père
  2522. d’un assasinat qu’endosser
  2523. il aurait bien pu laisser
  2524. par d’autres animaux et bêtes
  2525. s’il avait voulu paraître
  2526. infidèle et perverti.
  2527. - Gente dame, Noble dit:
  2528. Même si tort me ferait
  2529. le conseil que tu me donnerais,
  2530. je le suivrais en vérité,
  2531. sous ta responsabilité,
  2532. le conseil que tu me donnes
  2533. afin qu’à Renart je pardonne
  2534. ses méfaits et lui octroie,
  2535. mes faveurs, ma grâce et foi.
  2536. Mais j’y ajouterai et dis
  2537. que pour la moindre fourberie
  2538. Renart et ses hoirs seront punis
  2539. jusqu’à leur dixième degré.
  2540. Renart vit que le roi était dupé
  2541. et dit: - Seigneur roi, j’aurais tort
  2542. de ne pas être avec vous d’accord.
  2543. Alors Noble un brin de paille prit
  2544. et dit: - Les crimes et les délits
  2545. de ton père et aussi tes fourberies
  2546. sont pardonnés à présent.
  2547. Renart était soulagé et content,
  2548. il se sentait ivre de joie
  2549. à cause du pardon du roi.
  2550. Il dit: - O mon roi et mon seigneur
  2551. que Dieu vous récompense de la faveur
  2552. que vous me faites et du bonheur
  2553. rendu à moi et à Hersent.
  2554. Je vous jure dorénavant
  2555. hommage, foi et fidélité
  2556. car si grands par vous prouvés
  2557. sont les bienfaits, que personne
  2558. sur la terre je vois et nomme
  2559. à qui je pourrais mieux confier
  2560. notre trésor si bien caché,
  2561. qu’à vous et à la grande dame,
  2562. ô mon roi, qui est votre femme.
  2563. Renart un fétu de paille prit
  2564. et s’adressant au roi, il dit:
  2565. - Seigneur roi, avec ce fétu
  2566. le trésor d’Emerike vous est rendu.
  2567. Le roi le prit voulant dire par là
  2568. que le trésor il accepta.
  2569. Renart en lui-même tant rit
  2570. que le roi presque le vit
  2571. parce que Noble de façon si aisée
  2572. se pliait à sa volonté.
  2573. Renart dit: - Noble, pas si haut;
  2574. écoutez où aller il nous faut.
  2575. En Flandre vers l’occident
  2576. se trouve un bois très grand
  2577. qu’on nomme le bois haussaie.
  2578. Noble, je vous demanderais
  2579. de bien retenir ce qui suit:
  2580. vers le sud-est, il y a un puits
  2581. duquel une vive source surgit
  2582. qu’on appelle Kriekepit.
  2583. Seigneur c’est la pure vérité
  2584. que je vous dis en toute humilité.
  2585. C’est, je le crois et le gage,
  2586. un endroit des plus sauvages
  2587. que l’on trouve sur cette terre
  2588. et qu’à personne ne peut plaire.
  2589. Aussi, seigneur, point ne mens
  2590. en affirmant que bon an mal an
  2591. on n’y voit femme ou homme vivant,
  2592. seuls quelques hiboux sauvages
  2593. qui ont leur nid dans les branchages
  2594. où quelque oisillon égaré
  2595. qui veut se sauver et s’envoler
  2596. et cela aussi vite qu’il peut
  2597. de cet abominable lieu.
  2598. C’est là qu’est mon trésor caché.
  2599. Je vous prie de ne pas oublier
  2600. pour le mettre à votre profit:
  2601. Cet endroit se nomme Kriekepit.
  2602. Là vous irez avec ma commère.
  2603. Vous ne trouverez sur terre
  2604. personne si sage et si fidèle.
  2605. Vous ferz votre guide d’elle.
  2606. Seigneur, ô roi, comprenez-moi bien:
  2607. vous irez seul tôt le matin
  2608. et à cet endroit arrivé
  2609. de jeunes bouleaux y verrez.
  2610. Sous le bouleau près du puits
  2611. est mon trésor enseveli.
  2612. Il faudra donc, seigneur, creuser
  2613. et un peu de mousse écarter.
  2614. Vous y trouverez des objets précieux
  2615. en or et des bijoux merveilleux.
  2616. Vous y trouverez la couronne
  2617. qu’Emerike portait en personne
  2618. et d’autres objets en or pur,
  2619. des pierres précieuses et pour sûr
  2620. de l’orfèvrerie de toute beauté
  2621. que nulle part on peut acheter.
  2622. O roi, quand ce trésor posséderez,
  2623. pensant à moi vous vous direz:
  2624. - O Renart, fidèle au roi,
  2625. qui dans la mousse creusé as
  2626. pour cacher ce grand trésor,
  2627. que Dieu te garde du mauvais sort.
  2628. Vite alors répondit le roi:
  2629. - Baron tu iras donc avec moi.
  2630. Car Renart tu dois nous aider
  2631. à trouver le trésor enterré.
  2632. Seul je n’y arriverai jamais.
  2633. J’ai entendu parler d’Aix
  2634. et de Paris, est-ce tout près?
  2635. Il me semble, si j’ai bien compris,
  2636. Renart, que ce n’est que rêverie.
  2637. Je crois aussi que Kriekepit
  2638. n’est que blague comme on dit.
  2639. Renart se fâcha bonnement
  2640. et dit: - Noble, certainement,
  2641. vous êtes si près que Cologne de moi.
  2642. Pensez-vous que je vous vendrais
  2643. la Lys pour la rivière Jourdain ?
  2644. Je vous montrerai chartes et cartilaires
  2645. plus qu’il en est nécessaire.
  2646. Il cria: - Couart, approche-toi
  2647. et présente-toi devant le roi.
  2648. Couart aussi se demandait
  2649. ce que Renart de lui voulait.
  2650. Le goupil dit: Couart as-tu froid ?
  2651. Tu trembles! Sois heureux et au roi,
  2652. notre seigneur, dis franchement
  2653. la vérité et point ne mens.
  2654. Par la foi qu’à ma femme tu dois
  2655. comme moi je la dois au roi,
  2656. sais-tu où se trouve Kriekepit?
  2657. - Si je le sais, Couart dit.
  2658. Comment ne le saurais-je pas?
  2659. N’est-ce pas près d’Hulst un endroit
  2660. dans un bois plein de marais?
  2661. Que de jours jadis j’y passais
  2662. en souffrant de grandes peines
  2663. de froid et surtout de faim.
  2664. Kriekepit oublier ne puis.
  2665. Comment oublierai-je ce puits
  2666. où Raynaud, l’infâme scélérat
  2667. de la fausse monnaie frappa
  2668. pour subvenir aux besoins
  2669. de sa famille et des siens.
  2670. C’était avant que Rhin pour la vie
  2671. devint mon compère et ami,
  2672. et qui maintes fois a payé
  2673. les frais de ma scolarité.
  2674. - Hélas, dit Renart, le gentil Rhin,
  2675. ce cher ami, gentil petit chien,
  2676. que ne sois-tu avec moi resté!
  2677. Ici tu aurais pu prouver
  2678. à tous les animaux présents
  2679. avec des mots pleins de sens
  2680. et bien tournés et bien ronflants
  2681. que je n’ai jamais rien fait
  2682. qu’au roi déplaire pouvait
  2683. et avec moi l’aurait fâché.
  2684. Couart à présent tu peux retourner
  2685. à tes amis et compagnons,
  2686. car sache que de toute façon
  2687. le roi n’a plus rien à te dire.
  2688. L’on vit alors Couart partir
  2689. et se retirer du conseil du roi
  2690. et se tenir tranquille et coi.
  2691. Renart dit: - Alors Noble, dis-je vrai?
  2692. Ce que je viens de dire est-ce vrai?
  2693. - Oui, Baron, à présent je te crois.
  2694. Je t’ai mal jugé, pardonne-moi.
  2695. Gentil Renart, mon bel ami,
  2696. il te faut avec moi partir
  2697. au puits où le bouleau se trouve
  2698. et le trésor de son ombre couvre.
  2699. Renart dit: - Roi, que dites-vous là.
  2700. Vous pensez bien qu’heureux je serais
  2701. si avec vous, ô roi, je pouvais
  2702. sans appréhension ni honte
  2703. aller vers cet endroit du monde.
  2704. Quand, au nom du diable Ysengrin
  2705. entra au couvent un matin
  2706. et y reçut la tonsure
  2707. il n’eut pas assez de nourriture
  2708. de six moines bien nourris,
  2709. il geignait de faim et se plaignit
  2710. tant que pour lui j’eus du regret
  2711. et quand plus se tenir pouvait
  2712. sur ses pieds, je lui conseillais
  2713. de quitter le couvent. C’est pour cela
  2714. que le pape m’excommunia.
  2715. Demain dès que le soleil se lève
  2716. je veux partir vers le Saint-Père
  2717. pour obtenir indulgence plénière.
  2718. Et de Rome, je veux par mer
  2719. Aller en terre sainte et en mes terres
  2720. retourner mes péchés expiés
  2721. afin de pouvoir vous accompagner
  2722. et de ne pas, Noble, souiller
  2723. votre honneur et dignité.
  2724. Je serais un mauvais sujet, un raté,
  2725. si j’osais, étant condamné
  2726. par le pape, vous accompagner.
  2727. Que le bon Dieu veuille m’en garder.
  2728. Le roi dit: - Excommunié,
  2729. l’es-tu, Renart, depuis longtemps?
  2730. Il répondit: - Il y a trois ans
  2731. que le chanoine Hermanne
  2732. devant le synode me condamna.
  2733. Le roi dit: - On pourrait me blâmer
  2734. si je te laissais m’accompagner.
  2735. Je laisserai Couart qui est fort
  2736. m’accompagner à ton trésor.
  2737. Quant à toi, mon ami Renart,
  2738. je te conseille plus tôt que tard
  2739. d’aller purifier ton âme
  2740. et la nettoyer de tout blâme.
  2741. - Ainsi ferai-je, dit le pécheur.
  2742. Je pars demain et de bonne heure,
  2743. si tout se passe à souhait.
  2744. - D’accord, dit le roi. Il me plaît,
  2745. baron, ce que tu as décidé.
  2746. Que Dieu te donne de parachever
  2747. ce que tu viens de décider
  2748. et cela pour ton propre bien
  2749. et aussi, Renart, pour le mien.
  2750. Quand cet entretien fut fini
  2751. Le roi se leva et il se mit
  2752. sur une platte-forme de pierres
  2753. tout seul et en solitaire
  2754. comme il fait pour justice rendre
  2755. et conseil de la cour prendre.
  2756. Les animaux étaient en cercle
  2757. assis autour du roi sur l’herbe
  2758. selon leur rang et leur origine.
  2759. Renart, près de la reine Nobeline,
  2760. lui demanda: Ma Dame, priez pour moi
  2761. afin que pardonné je sois
  2762. et que je puisse retourner
  2763. pour vous contempler et adorer.
  2764. Elle dit: - Dieu qui est d’éternité
  2765. te donne rémission de tes péchés.
  2766. Le roi et la reine, de bonne humeur,
  2767. sont allés devant les seigneurs.
  2768. Noble leur parla gentiment:
  2769. - Baron Renart, ici présent,
  2770. est venu à la cour de plein gré
  2771. et il veut, Dieu en soit loué,
  2772. se corriger de ses péchés.
  2773. Pour lui la reine m’a tant prié
  2774. que je suis redevenu son ami.
  2775. Elle veut qu’il se réconcilie
  2776. avec moi, son seigneur et roi.
  2777. C’est aussi la raison pourquoi
  2778. je lui ai donné sa liberté
  2779. de corps et âme tout en entier.
  2780. A cause de Renart j’ordonne la paix,
  2781. Autrement dit: qu’il aille en paix.
  2782. Et tertio, par la même occasion,
  2783. je vous donne à tous l’injonction
  2784. de montrer considération
  2785. à lui, à sa femme et ses enfants
  2786. et cela le jour et la nuit durant
  2787. quand vous les rencontrerez.
  2788. Je ne veux plus plaintes écouter
  2789. concernant Renart le goupil
  2790. quoiqu’il fut fourbe jadis.
  2791. Il veut se racheter. Voici comment.
  2792. Demain avant le soleil levant
  2793. bourdon et panetière portant
  2794. il veut faire un pèlerinage,
  2795. aller à Rome en voyage
  2796. et de là traverser la mer
  2797. et ne revenir sur ses terres
  2798. qu’avec indulgence plénière
  2799. de tous ses péchés grands et petits.
  2800. Tiécelin ces paroles entendit
  2801. et à voler l’oiseau se mit
  2802. jusqu’à l’endroit où il vit
  2803. les trois compagnons. Or oyez
  2804. ce qu’il va leur raconter.
  2805. Il dit: - Que faites-vous, misérables,
  2806. Renart déjà est connétable
  2807. à la cour et considérable.
  2808. Le roi au goupil grâce a fait
  2809. de tous ses crimes et méfaits.
  2810. Tous les trois vous êtes trahis.
  2811. Sans ambages répondit Ysengrin:
  2812. - Je crois que tu mens Tiécelin.
  2813. Puis rapidement il est parti
  2814. et Brun l’ours l’a suivi.
  2815. Ils coururent en trot allongé
  2816. vers le roi et l’assemblée,
  2817. tandis que Tibert blême de peur
  2818. au sommet du gibet demeure.
  2819. Il était tellement préoccupé
  2820. de son beau pelage sauver,
  2821. Tibert était si soucieux
  2822. qu’il voulait oublier ses yeux
  2823. que chez le curé il avait laissés,
  2824. si cela pouvait le réconcilier
  2825. avec Renart qui l’avait dupé.
  2826. Tibert qui ne savait que faire
  2827. comment il pouvait au roi plaire,
  2828. avait le coeur si meurtri
  2829. que sur la traverse il s’assit.
  2830. Il regrettait, le couart,
  2831. d’avoir rencontré Renart.
  2832. Ysengrin, le loup, au plus vite
  2833. vers la reine se précipite
  2834. et si fort Renart accusa
  2835. que Noble le roi se fâcha
  2836. et Ysengrin fit arrêter
  2837. et Brun aussi. Sans tarder
  2838. ils furent pris et ligotés.
  2839. Oncques ne durent chiens enragés
  2840. plus de brimades endurer
  2841. que Brun et le loup Ysengrin,
  2842. car toute la nuit jusqu’au matin
  2843. ils demeuraient baillonnés
  2844. et ne pouvaient doigt ni pied bouger.
  2845. Oyez comment ils furent molestés.
  2846. Renart les fit durement traiter.
  2847. Du dos de Brun il fit découper
  2848. un morceau de peau pour en faire
  2849. une ample panetière
  2850. large et longue d’un bon pied.
  2851. Ainsi il était prêt à moitié,
  2852. mais il lui manquait des chaussures
  2853. pour partir à l’aventure.
  2854. Ecoutez comme il va faire
  2855. pour en obtenir une paire.
  2856. Il dit tout bas à la reine:
  2857. - Dame, je suis bien en peine
  2858. pour partir comme pèlerin.
  2859. Voici mon oncle Ysengrin
  2860. qui possède des chaussures
  2861. qui de longues année lui durent.
  2862. Aidez-moi à en deux déchausser
  2863. et sur votre âme je veillerai,
  2864. car c’est la tâche du pèlerin,
  2865. de prier de bon matin
  2866. pour ceux qui lui ont fait du bien
  2867. et ne les oublier dans ses prières.
  2868. Qu’Hersent ma bonne commère
  2869. me fasse cadeau de l’autre paire.
  2870. Elle peut le faire sans façon
  2871. car elle sort peu de sa maison.
  2872. Volontiers, dit la reine. Très bien.
  2873. Tu ne peux être un pèlerin
  2874. sans souliers. Ce n’est pas à faire.
  2875. Il te faut aussi quitter tes terres
  2876. et te mettre sous la protection
  2877. de Dieu, notre père et seigneur.
  2878. Demain quand de très bonne heure
  2879. tu partiras par monts et vallées,
  2880. par des routes de pierres parsemées,
  2881. d’une immense utilité
  2882. à tes pies seront ces souliers.
  2883. Ceux d’Ysengrin te conviendront
  2884. car ils sont solides et bons
  2885. et ceux de sa femme sont aussi fins.
  2886. Elle doit donc donner les siens.
  2887. Ainsi Renart, faux pèlerin,
  2888. fit que du misérable Ysengrin
  2889. une paire de souliers obtint,
  2890. lui qui sa peau et poils perdit
  2891. de ses pieds jusq’aux genoux.
  2892. Oncques ne vit-on un hibou
  2893. duquel on a cousu les yeux
  2894. si peu remuer et bouger
  2895. ses ailes qu’Ysengrin ses membres.
  2896. Le voici qui geint et tremble
  2897. quand de ses pattes on l’amputa
  2898. et le sang partout gicla.
  2899. Une fois le loup déchaussé
  2900. on fit Hersent dans l’herbe coucher,
  2901. qui n’était pas de bonne humeur
  2902. car elle tremblait vraiment de peur
  2903. quand on enleva sa toison
  2904. et d’arrière les deux chaussons.
  2905. Cela adoucit beaucoup le mal
  2906. qu’avait dû souffrir Renart.
  2907. Or ce qu’il lui dit, écoutez:
  2908. - Tante tant de mal j’ai commis
  2909. envers toi et le regrette bien.
  2910. Tu es des membres de la famille
  2911. la plus noble et la plus gentille,
  2912. de telle façon et de telle sorte
  2913. qu’avec joie tes souliers je porte.
  2914. Tu sais ce qui en est l’avantage
  2915. quand on part en pèlerinage.
  2916. Une partie des indulgences
  2917. d’après l’usage te reviendront
  2918. et aussi une part du pardon
  2919. parce que dans tes chaussures
  2920. je marcherai à l’aventure
  2921. pour arriver en Terre Sainte.
  2922. Hersent avait tant de peine
  2923. qu’elle pouvait à peine parler.
  2924. - Renart, Dieu va me venger
  2925. parce que tant me fais souffrir.
  2926. Ysengrin ne sut que dire
  2927. et se tenait tranquille et coi
  2928. et Brun aussi, car le roi
  2929. l’avait fait lier et amputer.
  2930. Si Tibert s’était amené
  2931. il aurait de même été traité.
  2932. Mais mon histoire s’allonge trop.
  2933. Donc, le lendemain matin très tôt
  2934. Renart fit nouer ses souliers
  2935. qu’Ysengrin portait à ses pieds
  2936. et ceux qui d’Hersent venaient.
  2937. Bien les lier il avait fait
  2938. autour de ses pieds et il alla
  2939. trouver Noble et Nobeline.
  2940. Il parla de bonne mine:
  2941. - Que Dieu vous donne le bonjour
  2942. vous et la reine, que depuis toujours
  2943. tant je vénère et tant je loue.
  2944. Veuillez à présent me faire don
  2945. de la panetière et du bourdon
  2946. et après me laissez m’en aller.
  2947. Le roi fait mander sans tarder
  2948. dans son palais son chapelain,
  2949. le bélier, seigneur Belin.
  2950. Quand celui-ci chez le roi vint,
  2951. Noble lui parla ainsi:
  2952. - Pour le pèlerin que voici
  2953. lis-lui dans l’évangile
  2954. l’un ou l’autre des vigiles
  2955. et lui remets, seigneur vicaire,
  2956. le bourdon et la panetière.
  2957. Belin à Noble répondit:
  2958. - Hélas, seigneur, je ne le puis,
  2959. car Renart nous a avoué
  2960. qu’il a été excommunié.
  2961. Le roi dit: - Que signifie cela?
  2962. - Maître Juffroux nous expliqua
  2963. qu’un homme, même s’il a fait
  2964. beaucoup de péchés et de méfaits
  2965. durant sa vie ici-bas,
  2966. s’il veut désavouer le mal
  2967. et aller au confessionnal
  2968. pour y demander rémission
  2969. et obtenir l’absolution
  2970. et fait acte de contrition
  2971. en partant comme pèlerin
  2972. à Rome et au Pays Saint,
  2973. peut alors déjà se déclarer
  2974. sans souillure et sans péchés.
  2975. Belin répondit alors au roi:
  2976. - Vous n’obtiendrez pas de moi
  2977. que je fasse, de bon droit ou pas,
  2978. des actes pieux et religieux,
  2979. sauf si clairement vous pouvez
  2980. vous porter de moi garant
  2981. devant l’évêque et devant
  2982. le doyen du doyenné.
  2983. Le roi dit: - Plus rien te demanderai
  2984. dans les huit semaines à venir.
  2985. Je préférerai te voir mourir
  2986. au gibet que te supplier.
  2987. Ainsi sentit Belin, le bélier,
  2988. que le roi était contrarié
  2989. et il prit tellement peur
  2990. qu’il devint blême et trembleur.
  2991. Son autel alla préparer
  2992. et se mit à lire et à chanter.
  2993. Tout ce qui lui convenait
  2994. il lisait et fredonnait.
  2995. Quand humblement le bélier Belin
  2996. eut fini de chanter en latin
  2997. les heures de la journée
  2998. au cou de Renart a attaché
  2999. une panetière coupée dans le dos
  3000. de Brun et il mit le bourdon
  3001. aussi à sa disposition.
  3002. Renart prêt à quitter les lieux
  3003. regardait le roi droit dans les yeux,
  3004. tandis que des larmes simulées
  3005. lui coulaient le long du nez
  3006. comme s’il avait dans son coeur
  3007. à souffrir un grand malheur.
  3008. C’était fourberie et rien d’autre
  3009. que Renart, le bon apôtre,
  3010. allait laisser derrière lui
  3011. auprès tant de bêtes par lui punies.
  3012. Il se redressa et supplia
  3013. que pour lui l’on priât
  3014. aussi fidélement que lui
  3015. pour sa famille et ses amis.
  3016. L’adieu commençait à lui peser
  3017. comme à quelqu’un qui se sait
  3018. coupable et que était effrayé.
  3019. Alors le roi dit: - J’ai de la peine,
  3020. moi, et aussi la gente reine,
  3021. que Renart tu sois si pressé,
  3022. de si vite nous abandonner.
  3023. - Non, seigneur, mais il est temps.
  3024. Pour bien faire c’est le moment.
  3025. Je vous demande donc la permission.
  3026. Le roi dit: - Je t’en fais don.
  3027. Noble commanda que sans retard
  3028. la cour fasse escorte à Renart,
  3029. tous sauf Brun et Ysengrin.
  3030. A présent Renart est pèlerin
  3031. et son oncle Ysengrin
  3032. et Brun demeurent bel et bien
  3033. à la cour ligotés et infirmes.
  3034. Je prétends et j’affirme
  3035. que personne n’est si morne
  3036. en Pologne ou en Ecosse
  3037. qu’il n’aurait pas ri en voyant
  3038. Renart en pèlerinage partant
  3039. - si suberbe et si content –
  3040. sa panetière à son cou pendant
  3041. et des souliers ses pieds chaussant.
  3042. Il avait l’air d’un vrai pèlerin
  3043. en route pour un pays lointain.
  3044. En son coeur Renart jubilait
  3045. parce que toute la cour le suivait,
  3046. qui peu avant sa mort voulait
  3047. et qui maintenant l’escortait.
  3048. Renart dit: - Roi, il me fait de la peine
  3049. que si loin vous me menez.
  3050. Je crains que vous ne soyez mal payé
  3051. d’avoir deux scélérats enfermés.
  3052. Supposons que ces deux meurtriers
  3053. parviennent à s’échapper
  3054. vous courrez un grand danger.
  3055. Soyez donc toujours sur vos gardes.
  3056. Je prierai Dieu qu’il vous garde
  3057. en bonne santé et de même
  3058. Nobeline, la gente reine.
  3059. Après ces mots, il se dressa
  3060. sur ses pattes arrière et pria
  3061. les animaux grands et petits
  3062. de faire des prières pour lui
  3063. s’ils voulaient avoir profit
  3064. des innombrables bienfaits
  3065. qu’il leur assurait et promettait.
  3066. Tous promirent au nom du père
  3067. de l’englober dans leurs prières.
  3068. Or, oyez ce que fit Renart
  3069. encore avant son vrai départ.
  3070. Avant de quitter le roi
  3071. qu’il laissait en grand émoi
  3072. il joua la comédie
  3073. et fit une ultime renardie.
  3074. Il plaignit le pauvre Couart,
  3075. le lièvre, ce grand froussard:
  3076. - Hélas, il faut nous séparer,
  3077. toi et mon autre ami, le bélier,
  3078. vous deux que j’ai toujours aimés,
  3079. par vous je veux être accompagné.
  3080. Vous êtes d’excellents compagnons,
  3081. fidèles et de bonne réputation.
  3082. Jamais aucun animal
  3083. a pu dire de vous du mal.
  3084. Vous êtes de loyaux amis
  3085. et vous vivez comme je vécus
  3086. quand j’étais ermite devenu.
  3087. Si feuillage et herbe vous avez
  3088. rien d’autre demandez à manger,
  3089. ni pain ni viande ni d’aventure
  3090. d’autres mets et nourriture.
  3091. La louange du goupil
  3092. les trompa par sa menterie,
  3093. si bien qu’ils l’accompagnèrent
  3094. et devant sa maison arrivèrent.
  3095. Quand à la porte sont arrivés
  3096. Renart dit à Belin, le bélier:
  3097. - Compère, à la porte attends-moi
  3098. et demeure tranquille et coi,
  3099. je dois entrer dans ma maison
  3100. avec Couart comme compagnon.
  3101. Belin, dis-lui de consoler
  3102. Hermeline et sa portée
  3103. quand d’eux je prendrai congé.
  3104. Belin dit: - Je lui demanderai
  3105. de bien les réconforter.
  3106. Renart avec sa plus belle langue,
  3107. avec des prières et des louanges
  3108. fit si bien que dans son antre
  3109. Couart promptement entre.
  3110. Quand dans la caverne entrent
  3111. Couart et Renart ensemble,
  3112. ils y ont Hermeline trouvée
  3113. avec sa nombreuse nichée,
  3114. pleine d’angoisse et de soucis
  3115. car elle croyait que son mari
  3116. à la cour avait été pendu.
  3117. Et voilà qu’il est revenu
  3118. portant panetière et bourdon,
  3119. et sain et sauf à la maison.
  3120. C’était vraiment pour elle
  3121. un miracle et une merveille.
  3122. Elle lui demanda joyeusement:
  3123. - Comment, tu es libre maintenant ?
  3124. - Je suis libre depuis ce matin
  3125. et suis devenu pèlerin.
  3126. Seigneur Brun et Ysengrin
  3127. seront de moi les otages
  3128. pendant mon long pèlerinage.
  3129. Le roi m’a donné, Dieu merci,
  3130. Couart le lièvre que voici
  3131. en vraie réconciliation.
  3132. Noble, ce grand roi, si bon
  3133. a su qu’il était le premier
  3134. à nous trahir et dénoncer.
  3135. Par la foi que je dois la reine,
  3136. je te dis, mon Hermalaine,
  3137. qu’il lui attend une grande peine
  3138. car j’ai pour lui grande haine.
  3139. Quand Couart entendit ces mots
  3140. il se retourna aussitôt
  3141. pour se mettre en sûreté.
  3142. Mais Renart lui a le pas coupé
  3143. et promptement maîtrisé
  3144. et par le cou empoigné
  3145. prêt à l’étouffer et tuer.
  3146. Couart si mit donc à crier:
  3147. - A l’aide! Belin, viens me sauver.
  3148. Ce pèlerin me mord à mort.
  3149. Sauve-moi de mon triste sort.
  3150. Les cris cessérent tout à coup
  3151. car Renart lui avait coupé le cou.
  3152. Renart dit: - Nous allons sans manières
  3153. manger ce gros et gras lièvre.
  3154. Les petits déjà accouraient
  3155. et sans la moindre pitié
  3156. commençaient à le manger.
  3157. Hermeline, la femme de Renart,
  3158. mangea la chair et but le sang
  3159. tout en remerciant le roi
  3160. qui avait fourni ce bon repas
  3161. qui hautement fut apprécié
  3162. par toute la maisonnée.
  3163. Renart dit: - Noble veut nous aider.
  3164. S’il avait le temps de règner
  3165. il voudrait nous donner pour lors
  3166. un don ne valant pas sept marcs d’or.
  3167. Hermeline demanda: - Ce don,
  3168. mon époux, quel est-il donc?
  3169. - Une corde, un poutre et deux poteaux,
  3170. tel est, ma femme, ce cadeau.
  3171. Mais ce crime n’aura pas lieu
  3172. car j’espère dans un jour ou deux
  3173. sain et sauf pouvoir disparaître.
  3174. - Que signifie cela, mon maître?
  3175. - Dame, je sais un endroit sauvage,
  3176. où il serait pour nous très sage
  3177. de s’y cacher pour un bout de temps.
  3178. C’est un endroit abondant
  3179. en poules, pintades et perdrix
  3180. et bien d’autres volatiles aussi.
  3181. Hermeline, ma bonne commère,
  3182. me suivras-tu dans cette bruyère?
  3183. Bien sept ans on y vivra
  3184. avant que le roi nous trouvera
  3185. et pourra nous causer préjudice
  3186. par les voies de sa justice.
  3187. - Ho, Renart, dit Hermelaine,
  3188. en vain sera cette grande peine,
  3189. car tu as, compère, juré
  3190. notre beau pays quitter,
  3191. pour aller au-delà de la mer,
  3192. et reçu bourdon et panetière.
  3193. Renart répondit rapidement:
  3194. - Qui jure beaucoup, perd autant.
  3195. Un beau jour me dit un savant
  3196. et me confia en homme de droit,
  3197. que serments forcés n’est pas droit.
  3198. Cela ne me fut guère d’usage
  3199. pour faire mon pèlerinage
  3200. ni m’apporter des avantages,
  3201. car je promis au roi un trésor
  3202. tout en argent et en vrai or,
  3203. un trésor que je ne possédais pas.
  3204. Si la vérité apprend le roi
  3205. et que j’ai de lui abusé
  3206. et menti par-dessus le marché
  3207. par lui je serai plus haï
  3208. que je le fus au temps jadis.
  3209. - Je crois, dit Renart, que demeurer
  3210. ne vaut guère mieux que décamper.
  3211. Que Dieu ma barbe rousse coupe
  3212. si me mettent en déroute
  3213. soit le blaireau soit le chat
  3214. ou Brun, mon oncle scélérat
  3215. et obtiennent de Noble, le roi,
  3216. que je sois de toute ma vie
  3217. de ses faveurs et grâces démuni
  3218. car j’ai assez été tourmenté.
  3219. Troublé s’est entre-temps Belin
  3220. que Couart son bon copain
  3221. si longtemps chez Renart restait.
  3222. Il cria que trop tardait:
  3223. - Couart, Couart, que diantre
  3224. fais-tu dans ce mauvais antre?
  3225. Va-t-on longtemps te retenir.
  3226. Sors donc pour qu’on puisse partir.
  3227. Quand Renart Belin entendit
  3228. il sortit de Maupertuis
  3229. et il lui dit aimablement:
  3230. - Belin, sois donc plus patient.
  3231. Si Couart chez moi veut rester
  3232. et avec sa tante bavarder
  3233. pourquoi en être si fâché?
  3234. Couart m’a fait comprendre
  3235. que tu peux partir et prendre
  3236. le chemin de la cour et du palais
  3237. si demeurer ici te déplaît.
  3238. Couart veut rester encore un moment
  3239. chez sa tante et mes enfants,
  3240. qui déjà pleurent et gémissent
  3241. car ils savent que je les quitte.
  3242. - Dis-moi, Renart, répondit Belin,
  3243. quel mal as-tu fait à mon copain,
  3244. car, hélas, bien il me semblait
  3245. qu’à l’aide Couart appelait?
  3246. Renart dit: - Que vas-tu imaginer!
  3247. Ne serais-tu pas un peu dérangé?
  3248. Plaise à Dieu de t’aider
  3249. à recouvrer sens et raison.
  3250. Quand je suis rentré à la maison
  3251. et qu’Hermeline apprit que j’allais
  3252. partir pour un long voyage,
  3253. aller à Rome en pèlerinage,
  3254. elle tomba raide en pamoison.
  3255. Et voyant cela, pour cette raison
  3256. Couart cria de venir l’aider
  3257. pour ma femme réanimer.
  3258. C’est ce qu’il cria à haute voix
  3259. et rien d’autre, Belin, crois-moi.
  3260. - J’ai bien entendu ce qu’il criait
  3261. et qu’à l’aide il appelait
  3262. et qu’un grand malheur lui arrivait.
  3263. Renart dit: - Non, Belin, ce n’est pas vrai,
  3264. j’aurai de beaucoup préféré
  3265. qu’un malheur arrive à ma maisonnée,
  3266. à Hermeline ma bien-aimée
  3267. ou à l’un de mes enfants
  3268. plutôt qu’a Couart dommage et dam.
  3269. Belin, ne sais-tu pas que le roi
  3270. devant toute la cour suggéra
  3271. qu’une lettre je lui écrive.
  3272. Va lui porter cette missive,
  3273. je l’avais déjà préparée
  3274. Belin reprit: - Je l’ignorais.
  3275. Renart si pour vrai je savais
  3276. que ta lettre digne de foi est
  3277. avec plaisir au roi la porterais,
  3278. si j’avais un sac pour y mettre
  3279. ta missive et ta lettre.
  3280. Renart dit: - J’y veillerai.
  3281. Plutôt ma panetière te donnerai
  3282. que de ne l’envoyer pas du tout.
  3283. Mets le sac autour de ton cou
  3284. et porte la lettre à la cour.
  3285. Quand au roi tu l’auras donnée
  3286. grandement tu en seras récompensé.
  3287. A Belin cette réponse plut.
  3288. Renart dans sa tanière disparut
  3289. pour en sortir presqu’aussitôt
  3290. avec le sac où il avait mis
  3291. la tête de Couart et il dit
  3292. à Belin que secrète était la lettre
  3293. et qu’il devait la remettre
  3294. en mains propres à Noble roi
  3295. sans la lire, cela va de soi,
  3296. sinon Noble se fâcherait
  3297. et pour sûr le punirait.
  3298. Mais s’il au roi donnait
  3299. la lettre qui contenait
  3300. des conseils donnés par lui,
  3301. du roi, il aurait grand merci
  3302. pour l’avoir si bien servi.
  3303. Quand Belin entendit ces mots
  3304. de grande joie il fit un saut
  3305. de bien un demi-pied de haut.
  3306. Alors Renart parla de nouveau:
  3307. - Belin, cher baron et seigneur,
  3308. on te fera beaucoup d’honneur
  3309. quand la cour saura tes lettres.
  3310. Tu écriras des lettres bien faites
  3311. quand moi-même ne le puis.
  3312. On dit souvent que Dieu accorde
  3313. pour des choses qu’il ignore
  3314. ses faveurs à un homme.
  3315. - Renart, ton conseil me donne,
  3316. dit Belin. Est-ce vérité
  3317. que Couart va m’accompagner
  3318. à la cour? – Après toi, il viendra,
  3319. répondit Renart, le scélérat,
  3320. et la même route il prendra.
  3321. Il n’a pas eu l’occasion
  3322. de prendre congé de ma maison.
  3323. Prends tranquillement le devant,
  3324. je vais moi-même entre-temps
  3325. mettre mon neveu au courant
  3326. d’une affaire très secrète
  3327. que j’explique dans ma lettre.
  3328. - Que Dieu te garde! répondit
  3329. Belin et en route il se mit.
  3330. Or écoutez ce que Renart dit
  3331. en rentrant dans Maupertuis:
  3332. - Femme, nous aurons de grands soucis
  3333. si nous allons demeurer ici.
  3334. Prépare-toi donc sur le champ,
  3335. Hermeline, avec nos enfants.
  3336. Quittons sitôt notre tanière
  3337. et suivez-moi, je suis leur père.
  3338. Nous échapperons à de grands malheurs.
  3339. Partons d’ici car il est l’heure.
  3340. Ils partirent tous en voyage
  3341. Renart et Hermeline, la sage,
  3342. pour une région très sauvage
  3343. avec leurs jeunes renardeaux.
  3344. D’autre part Belin, tout beau,
  3345. a couru si vite et si longtemps
  3346. que vers midi, encore à temps,
  3347. à la cour il est arrivé.
  3348. Quand le roi vit vers lui monter
  3349. Belin qui rapportait la panetière
  3350. que Renart fit tout entière
  3351. dans le dos de Brun découper,
  3352. il dit au bouquetin sans tarder:
  3353. - Seigneur Belin, d’où viens-tu?
  3354. Et Renart, qu’est-il devenu?
  3355. Comment se fait-il, Belin
  3356. que ne la porte le pèlerin?
  3357. Belin dit: - Noble, je vous dirai
  3358. toutes les choses que je sais.
  3359. Quand le goupil fut fin prêt
  3360. pour enfin quitter son palais,
  3361. alors il me dit qu’il voulait
  3362. vous faire remettre cette lettre
  3363. et pour cela il me priait
  3364. qu’à vous sa missive je porterais.
  3365. Je lui dis que je me chargerais
  3366. de vous remettre toutes ses lettres
  3367. mais n’avais rien pour les y mettre.
  3368. Cette panetière alors il m’offrit
  3369. où lui-même avait déjà mis
  3370. les lettres à vous adressées.
  3371. Roi, on n’entendit jamais parler
  3372. de belles lettres par moi decitées
  3373. au goupil, maître Renart.
  3374. Le roi la fit donner à Botraert
  3375. le clerc qui lisait toujours
  3376. les lettres arrivant à la cour.
  3377. Brunel et Botraert ôtèrent du cou
  3378. de Belin la grosse missive
  3379. sur laquelle il avait dit des bêtises
  3380. et que bientôt regrettera.
  3381. Botraert la panetière prit
  3382. et lentement le sac ouvrit.
  3383. Alors au grand jour apparaissait
  3384. ce que baron Renart avait fait.
  3385. Botraert tout éberlué cria:
  3386. - Quelle sorte de lettres sont-ce là!
  3387. Ma parole, oh mon roi,
  3388. c’est la tête de Couart que je vois.
  3389. Oh Noble pourquoi donc as-tu
  3390. offert à Renart le fétu?
  3391. Pourquoi as-tu en Renart cru,
  3392. toi, mon roi et Nobeline.
  3393. Noble eut mauvaise mine
  3394. et de honte la tête baissa,
  3395. mais bientôt la releva
  3396. et si fort le roi rugit
  3397. qu’oncques on n’entendit tel bruit
  3398. et que tous en furent ahuris.
  3399. Alors Firepel, le léopard,
  3400. qui du roi était parent
  3401. et pouvait parler hardiment:
  3402. - Seigneur, mon frère, dit-il alors,
  3403. pourquoi donc te fâcher si fort
  3404. comme si était morte la reine.
  3405. Sois donc sage et refrène
  3406. une partie de ta douleur.
  3407. Le roi dit: - Firapel, seigneur,
  3408. un scélérat avec reynardie
  3409. m’a trompé toute sa vie
  3410. tellement que j’ai bien peur
  3411. d’avoir perdu tout mon honneur.
  3412. Ces bons seigneurs Brun et Ysengrin
  3413. me sont ôtés par un faux pèlerin.
  3414. Cela me va tellement au coeur
  3415. que j’en perdrai mon honneur
  3416. et ma vie, c’est équitable.
  3417. Alors dit Firapel, le connétable:
  3418. - Injustice punie sera.
  3419. Loup et ours venir on fera
  3420. et avec eux dame Hersent,
  3421. et juste dédommagement
  3422. pour leur douleur on donnera
  3423. et aussi Belin le bouquetin paiera
  3424. qui, il l’a avoué ici,
  3425. a vilainement trahi son ami.
  3426. Il a trahi, il sera donc puni.
  3427. Puis, tous ensemble, nous irons
  3428. arrêter Renart et le pendrons
  3429. sans procès et de bon droit.
  3430. Alors répondit Noble le roi:
  3431. - Oh, Firapel, mon bon seigneur
  3432. si cela se pouvait, quel bonheur!
  3433. Une partie de mon deuil serait
  3434. Adoucie par ce bienfait.
  3435. Firepel dit: - Ce sera fait.
  3436. Je me charge de les réconcilier.
  3437. Alors Firepel alla trouver
  3438. les captifs pour les libérer.
  3439. Puis il dit qu’il leur apportait
  3440. la paix du roi qui est repentant
  3441. d’avoir été si malveillant
  3442. envers eux et veut dés à présent
  3443. vous donner Belin, un bouquetin méchant,
  3444. lui et tous ses descendants.
  3445. Jusqu’au dernier jugement
  3446. leurs terres, bois et champs
  3447. seront en votre possession
  3448. pour en jouir comme il vous semble bon.
  3449. Le roi aussi vous autorise
  3450. d’avoir sur le goupil emprise,
  3451. sur lui et sur tous ses hoirs
  3452. et de pouvoir les chasser et voire
  3453. les tuer sans formalités.
  3454. Ces droits le roi vous à donnés
  3455. pour la vie et dans tout le pays.
  3456. Le roi veut en contrepartie
  3457. que vous lui restiez fidèles.
  3458. Entre lui et vous pas de guerre
  3459. ni le moindre desaccord.
  3460. Par Dieu, je vous conseille fort
  3461. d’accepter la paix du roi.
  3462. Ysengrin à Brun demande:
  3463. - Seigneur, qu’en penses-tu, toi ?
  3464. - Je préfère me promener au bois
  3465. que de souffrir en cet endroit.
  3466. Allons sans tarder chez le roi
  3467. pour que sa paix l’on reçoive.
  3468. A Firepel ils se sont joints
  3469. et firent la paix sur tous le points.